Pourquoi sortons-nous à notre tour « éblouis » de ce premier long métrage ? Peut-être parce qu’il a l’intelligence de se saisir du point de vue d’une jeune adolescente, soit d’un esprit et d’un corps en pleine transformation et qui vont trouver dans la communauté à la fois un tuteur sur lequel s’appuyer pour grandir et un frein qui en limitera les modalités d’expression. Ce n’est pas un hasard si Camille étudie dans une école de cirque : on y enseigne la liberté de gestes et l’art de mettre en scène son corps à partir d’une chorégraphie pensée en harmonie avec ce que l’on est au plus profond de soi. La secte se situe aux antipodes de cette école : les gestes se réduisent aux mouvements, à du mécanique plaqué sur du vivant, à l’instar de cet accueil moutonnier au cours duquel les fidèles appellent leur berger en bêlant. Dès lors, la jeune adolescente est tiraillée entre une communauté qui a permis à sa famille de se solidifier et une lucidité sur l’endoctrinement galopant qu’elle lui fait subir à grand renfort d’exorcismes, de révélations douteuses sur des prétendus abus sexuels remontant à l’enfance, de repas pris ensemble où l’on partage le peu que l’on a : salade verte et pain dur. Ce que capte par sa caméra la réalisatrice, c’est un dilemme dont Camille a conscience sans pour autant pouvoir le résoudre. La séquence de première relation sexuelle est emblématique : s’adonner à son désir, oui, mais au seul prix de la robe de mariée et de la cérémonie religieuse. Présenter ses excuses, les doigts croisés. Voler dans la caisse du berger pour offrir à ses frères une crêpe au jambon-fromage. Nous comprenons que le dilemme de Camille est l’expression de son amour pour les siens, un amour complexifié par un besoin de croire à une puissance supérieure apte à guérir sa mère et à ordonner ce qui, pendant l’adolescence, apparaît confus. Sarah Suco ne cède à aucun cliché du genre, brosse le portrait sans concession ni excès du sectarisme à visage humain et ancré dans des régions de France que l’on ne soupçonnerait guère : Angoulême c’est aussi bien ma ville ou mon village, et les Loumet peuvent être mes proches ou mes voisins. Les Éblouis réussit le tour de force de mettre en scène l’emprise dans ce qu’elle a de plus commun, accessible à tous, redoutable. Seul bémol à signaler, suffisamment important pour qu’il mérite de l’être : le long métrage souffre d’une confusion de point de vue qui rend certaines scènes caduques et leur articulation parfois trop rapide. Nous aurions aimé, en lieu et place, nous concentrer exclusivement sur la focalisation de Camille, assister au divorce douloureux avec l’art du cirque, la suivre dans son quotidien. Tout cela va à toute vitesse et manque les étapes essentielles à l’emprise, la progression de cette dernière dans le temps. Fort heureusement, le film repose sur une réalisation maîtrisée et des acteurs magistraux, avec une mention spéciale pour la jeune Céleste Brunnquell qui campe le personnage le plus complexe du long métrage, ainsi que pour Camille Cottin qui trouve là son meilleur rôle. Une œuvre immense, forte et nécessaire.