Réjouissons-nous, le classicisme au cinéma ne rime pas toujours avec une optique timorée sur le monde. «Casablanca» (USA, 1942) de Michael Curtiz décrit la situation du monde en 42 au travers d’une intrigue dans laquelle, du propre aveu du réalisateur, peu de faits fondamentaux se produisent. Réunis dans le microcosme d’un bar américain, les pôles majeurs de l’histoire occidentale de cette période sont réunis autour d’une intrigue amoureuse. Dirigeant nazi, préfet de police français, employé africain, pianiste américain, résistant tchèque… ce multi-nationalisme réuni, dans la grande majorité du film, au cœur ce lieu vivant que sont les bars résume et met en scène selon un schème analogue à celui de la politique internationale de 42 la position globale du monde durant la Seconde guerre mondiale. Les moyens du cinéma classique servent dans ce film du prolixe Curtiz un regard lucide porté par les Etats-Unis sur la situation politique environnante. Preuve que, quelques années avant le débarquement, le pays américain n’était pas aveugle face au désarroi de l’Europe. Outre cette heureuse lucidité, «Casablanca» fait montre d’un savant maniement de l’intrigue, articulant le progressif dévoilement de l’identité des personnages avec habileté. Même dans le dernier plan, lorsque marchant jusqu’à se perdre dans la brume, les deux personnages closent le film et rendent définitive la nature de tous les protagonistes, chacun apparaît comme nourri de dualité, persécuté par ses intensions et son éthique. Ce déni de rendre absolu les personnalités dénotent une belle sagesse, pas toujours évidente dans le cinéma hollywoodien, qui prend en compte qu’un personnage de cinéma, à l’instar d’un être vivant réel, se doit de ne pas être ramené à une essence, à une entité une et indivisible. Ce plaisir à voir, dans les apparats rebattus du cinéma classique, des personnages, à la fois symboles d’une politique nationale et incarnations atypiques, rappelle les œuvres de Hawks.