Qui est le film ?
Loin de la frénésie musicale de Baby Driver ou de l’ironie pop de sa trilogie Cornetto, Wright s’aventure dans un territoire mêlant fantastique, thriller et mélodrame psychologique. En surface, le récit donne à voir Eloise, jeune étudiante en mode, monte à Londres et se retrouve projetée, la nuit, dans les années soixante. Elle y suit la trajectoire de Sandie, une chanteuse prometteuse dont le destin se dérobe derrière les lumières. Le film promet un voyage dans l’esthétique rétro, un hommage au Swinging London, mais Wright déjoue cette unique attente. Sous la surface scintillante affleure une méditation dure sur la violence faite aux femmes et sur les dangers d’un regard nostalgique qui embellit ce qu’il refuse d’examiner.
Que cherche-t-il à dire ?
Wright explore le rapport toxique que nous entretenons avec nos imaginaires collectifs. La grande tension du film réside dans ce basculement du regard : ce qui d’abord fascine (les clubs, la mode, les chansons, une liberté fantasmée) s’avère être une vitrine derrière laquelle survit un système d’oppression si profond qu’il continue d’imprégner le présent.
Le projet du film est clair : montrer comment le désir de “revivre” le passé peut conduire à effacer les voix qu’on prétend honorer. Eloise veut comprendre Sandie, mais finit d’abord par la ventriloquer.
Par quels moyens ?
Le moteur dramatique du film est la relation d’écho entre Eloise (jeune costumière contemporaine) et Sandie (jeune chanteuse aspirante des sixties). Elles ne sont pas simplement deux personnages reliés par la rêverie. Eloise projette sur Sandie ses désirs de beauté, d’émancipation et d’appartenance. Sandie, en retour, incarne la face sombre de cette projection : les opportunités offertes aux femmes étaient souvent des pièges. La figure du double permet au film d’explorer la porosité entre identification empathique et appropriation. La progression narrative traduit la radicalisation de cette porosité : l’empathie devient usurpation, et la nostalgie, violence.
Wright reconstruit les années soixante comme une fresque dorée, saturée de couleurs et d’euphorie visuelle. Mais cette séduction chromatique du passé (lumières très colorées, textures satinées, décors de club) n’est qu’un vernis : elle recouvre une économie du désir où les femmes servent de décor vivant.
Le dispositif est brillant : inviter le spectateur à partager la fascination initiale d’Eloise, puis faire sentir la violence dissimulée au cœur de ce spectacle. Plus le film avance, plus la luxuriance du passé se révèle étouffante, presque malsaine. La nostalgie devient un espace piégé où la beauté fonctionne comme camouflage moral.
L’un des dispositifs les plus intelligents du film est l’usage de la musique pop des sixties comme ancre diégétique et bascule onirique. La bande-son agit à la fois comme nostalgie complaisante et comme instrument d’aliénation : elle charme Eloise mais la coule dans l’identité de Sandie. Wright exploite la musique diegétique pour fabriquer la continuité transitionnelle entre les temps. À l’image, la synchronisation son/image transforme les séquences en numéros presque musicaux, ce qui intensifie l’ambiguïté entre réenactement et réappropriation.
Londres apparaît comme une superposition de couches temporelles : le moderne (Eloise) et l’ancien (Sandie) coexistent en strates qui se recoupent et s’effacent. Les rues, les clubs, les coulisses sont filmés comme des couches d’écriture : éclairages néons contemporains, vitrines, façades qui renvoient au passé. Cette topographie urbaine fonctionne comme métaphore : la ville conserve les traces de violences et de complicités ; la promenade nocturne devient une dérive archéologique qui met à nu un palimpseste moral.
Là où Hitchcock objectivait la femme pour créer l’angoisse, Wright interroge le plaisir même de regarder. La caméra glisse parfois dans une position voyeuriste assumée, nous rappelant notre rôle de spectateurs fascinés par Sandie. Lorsque la violence éclate, Wright ne filme pas pour punir le spectateur, mais pour lui faire sentir qu’il a participé, même innocemment, à la construction de ce regard dominant. Le film devient ainsi une machine réflexive : il montre un monde où la violence contre les femmes est d’autant plus invisible qu’elle est esthétiquement séduisante.
Eloise est une narratrice peu fiable parce que son accès à Sandie est médiatisé par la rêverie. Le film joue constamment sur l’indistinction : qu’est-ce qui est « réellement » arrivé et qu’est-ce qui s’est constitué comme fantasme ? Cette incertitude est la portée la plus intéressante : elle oblige le spectateur à remettre en question son propre appetit pour le récit nostalgique. Plutôt que d’offrir une clé herméneutique, Wright impose la perplexité : la vérité historique reste inachevée à travers le prisme des fantasmes actuels.
La progression dramatique montre comment la séduction, le désir de célébrité et le commerce du corps s’inscrivent dans un régime de pouvoir qui instrumentalise les femmes. Les scènes de violence ne sont pas gratuites : elles sont l’aboutissement logique d’une structure sociale qui tolère la domination masculine et la consommation du corps. Wright n’expose pas seulement la violence physique ; il filme aussi les micro-violences (humiliations, pressions) et la manière dont la communauté (agents, producteurs, public) y prend part. La direction d’actrices, la brutalité des confrontations et les retournements narratifs réaffirment la gravité du propos.
Le film interroge les voies de la réparation. Eloise croit d’abord pouvoir « sauver » Sandie en renouant l’histoire ; mais la tentative montre ses limites : la réparation ne se fabrique pas par l’identification fictionnelle seule. Wright met en scène l’échec des gestes isolés et suggère que la reconnaissance collective, l’écoute constituée d’une mémoire sociale, serait la vraie voie mais le film laisse cela en suspens.
Où me situer ?
J’admire la lucidité du film, sa manière de transformer un fantasme rétro en enquête morale. Wright y trouve une maturité nouvelle : il comprend que la virtuosité formelle n’est rien si elle n’affronte pas la face sombre de ce qu’elle met en scène. Je trouve pourtant certaines zones plus fragiles : le final, dans sa volonté de renverser les figures, glisse parfois vers le schéma explicatif. Certains spectateurs y verront une simplification, une volonté de refermer trop facilement la question de la responsabilité. Mais cette hésitation dramaturgique n’annule pas la puissance de ce que le film met en jeu. Elle participe même de son trouble : Last Night in Soho est un film qui cherche, qui tâtonne, qui se refuse à la pureté d’un message déjà digéré.
Quelle lecture en tirer ?
Last Night in Soho est un film de fantaisie dérangeante qui transforme l’attrait pour le passé en point d’étude moral. Edgar Wright signe ici son film le plus explicitement critique sur la manière dont les imaginaires collectifs façonnent (et parfois effacent) la vérité des vécus. Sa force tient à la mise en tension de la beauté visuelle et de la violence historique ; sa limite, volontaire ou non, est d’abandonner parfois la réparation collective au profit d’une catharsis individuelle incomplète. C’est précisément cette tension non résolue qui fait du film un objet stimulant : il ne rassure pas, il accuse et en nous faisant complices du regard, il exige que nous reconnaissions notre part de responsabilité.