Le film de Hafsia Herzi avance à la manière d’un cœur qui bat trop fort : irrégulier, sincère, exaspéré. On y perçoit le souffle d’un premier long métrage, mais aussi celui d’un geste libre, délié.
Dès le titre, Tu mérites un amour, le doute s’insinue : qui parle ? à qui ? et pourquoi faut-il mériter ? Herzi inscrit son récit dans un imaginaire post-romantique, où l’amour n’est plus l’évidence d’une rencontre, mais l’épuisement d’un rapport. Lila (qu’elle interprète elle-même) tente de survivre à une rupture, mais ce deuil amoureux devient rapidement le symptôme d’un dérèglement plus profond.
Les figures masculines qui jalonnent le parcours de Lila, sont des hommes-performances, traversés par leur propre impuissance affective. Face à eux, Lila vacille. Et dans cette vacillation, Herzi capte un air du temps : la fin des modèles amoureux structurants, la dissolution des repères affectifs, le désarroi d’une génération.
Filmer l’intime, c’est toujours courir le risque de la complaisance. Mais Herzi évite l’écueil par la frontalité de son dispositif : caméra à l’épaule, lumière crue, montage presque absent.
Ce naturalisme, cependant, n’est pas une posture mimétique. Il est un choix : filmer le désarroi féminin sans l’encadrer, sans le moraliser. Herzi donne à voir une parole féminine qui n’est ni édifiante, ni décorative, ni apologétique. Elle est nue, traversée de contradictions, traversée par la violence du monde et celle de soi-même.
Lila n’est pas une “femme forte” au sens où le cinéma contemporain aime à produire des archétypes valorisants. Elle est excessive, jalouse, drôle, lucide, et parfois détestable. Elle aime trop vite, attend trop, encaisse trop. Mais elle existe. Elle ne se laisse jamais réduire à une fonction (celle de la victime, de l’amante, de l’amie). Elle échappe. Elle déborde. Et c’est dans ce débordement que s’affirme aussi le féminisme.
Herzi filme une femme qui n’a pas peur de se montrer instable, faillible, désirante. Une femme qui n’a pas encore trouvé son récit, mais qui refuse ceux qu’on voudrait lui imposer.
Le film dit aussi quelque chose de très juste sur une époque : celle des relations instables, des egos poreux, des amours jetables. Tinder, Instagram, les textos comme armes ou comme pansements : tous ces éléments ne sont pas dénoncés, mais intégrés à la texture du film. Ils ne sont pas gadgets de modernité, mais outils de langage.
Oui, Tu mérites un amour est un film inégal. Oui, certaines scènes semblent improvisées, certains dialogues un peu trop appuyés, certains gestes un peu trop théâtraux. Mais Herzi ne cherche pas la forme parfaite, mais l’émotion juste.