Une hôtesse de l’air en transit permanent, des escales interchangeables et une existence suspendue entre deux portes d’embarquement. Rien à foutre annonce un portrait, mais choisit surtout de filmer le vide jusqu’à l’épuisement.
Rien à foutre s’inscrit dans un cinéma d’observation hérité du documentaire. Emmanuel Marre et Julie Lecoustre adoptent une approche sèche, ascétique, qui refuse toute dramatisation ou explication. Le film épouse le quotidien du personnage sans chercher à le transformer en récit, avançant par répétition de gestes, de silences et de situations banales. L’intention est claire dès le départ : faire ressentir la fatigue, l’errance et la déconnexion par la durée.
Ce parti pris est renforcé par les conditions de tournage. Avions réels, aéroports, hôtels standardisés, caméra mobile, absence quasi totale de musique : tout concourt à une immersion brute, sans filtre. Adèle Exarchopoulos s’inscrit dans ce dispositif par un jeu intérieur, effacé, qui refuse toute psychologie explicite. Le personnage devient une présence fonctionnelle, presque interchangeable, à l’image du monde qu’il traverse.
Le problème est que cette logique s’enferme rapidement dans son propre principe. Le rythme est excessivement étiré. Le film épouse si fidèlement la routine de son personnage qu’il finit par s’y enliser, alignant des situations similaires sans réelle évolution. Là où l’usure devait se faire sentir, c’est surtout une lassitude durable qui s’installe. Le dispositif tourne en rond, et le spectateur avec lui.
Plus grave encore, l’intention devient limpide beaucoup trop tôt. En une trentaine de minutes, tout est compris : le vide, la solitude, la précarité déguisée en liberté. Pourtant, le film continue, sans déplacer son regard ni enrichir son propos. Il ne progresse pas, il persiste.
Aucun sursaut, aucune variation de ton, aucune respiration ne viennent rompre cette impression de stagnation. Le titre promet une forme de désinvolture ou de refus, mais il n’y a ici ni révolte ni même questionnement. Le personnage accepte tout, traverse tout, subit tout. Et le film nous demande d’en faire autant.
L’approche sociale, strictement descriptive, observe sans creuser, montre sans interroger, constate sans jamais mettre en perspective. Filmer le vide ne suffit pas à le penser, et Rien à foutre semble s’en contenter.
Mon expérience a été pénible. Je me suis ennuyé du début à la fin, à regarder le temps restant comme lors d’un vol interminable. L’ennui n’est pas un effet secondaire, il est le cœur même de l’expérience. Si le film ne tombe pas plus bas dans ma note, c’est uniquement parce que je reconnais la cohérence de son intention et la réalité sociale qu’il effleure.
Le film aborde pourtant des thématiques intéressantes : la précarité contemporaine déguisée en liberté, la solitude d’une jeunesse mobile mais déconnectée, le travail flexible qui dissout toute stabilité affective. Le message est clair, mais reste figé dans l’illustration.
Rien à foutre est ainsi un film cohérent mais profondément éprouvant, qui confond observation et immobilisme. Un objet froid et répétitif, qui transforme un sujet pertinent en expérience d’ennui prolongé. Un film qui parle du vide, et qui finit par s’y complaire.