Quand une amitié meurt, et que le monde ne sait plus quoi en faire.
Sur une petite île irlandaise aussi belle qu’une carte postale, un homme annonce à son meilleur ami : "Je ne veux plus te parler." Et c’est tout. C’est simple, brutal, absurde. Et pourtant, ce point de départ donne naissance à un film d’une richesse insoupçonnée, à la fois drôle, cruel, désespéré, et étrangement poétique.
Derrière cette querelle entre deux hommes, on sent rapidement autre chose. Un vide plus vaste. Un effondrement lent, intime, et presque métaphysique. Colin Farrell, en homme simple et affectueux, se retrouve dépossédé de ce qu’il croyait acquis : un lien humain. Et Brendan Gleeson, en musicien misanthrope, veut juste laisser une trace, quitte à se mutiler pour imposer le silence.
Mais ce qui commence comme un malentendu tourne peu à peu à la tragédie. La violence monte doucement, presque imperceptiblement, jusqu’à devenir absurde, terrible, et… inévitable. Et au milieu, les innocents paient :
un âne meurt
, comme souvent dans les guerres, et ce détail bouleverse plus que toutes les explosions.
Parce qu’il y a bien une guerre en fond : celle qui gronde sur le continent, la guerre civile irlandaise, entendue de loin mais jamais montrée. Comme un écho parfait à cette querelle sans fondement, où deux hommes se détruisent sans plus savoir pourquoi. La métaphore est puissante, et jamais appuyée.
Visuellement, le film est splendide. La nature est calme, presque indifférente. Le ciel est vaste, les collines sont vertes, les maisons blanches — et pendant ce temps, les âmes se vident. Il y a un contraste cruel entre la beauté des lieux et la laideur des tensions humaines.
Et puis il y a cet humour noir, cette absurdité qui rappelle Beckett : on rit, un peu, mais c’est un rire qui reste coincé en travers de la gorge.
Les Banshees d’Inisherin est une œuvre étrange, triste, lucide. Un film sur la fin des liens, sur la solitude, sur la guerre... même quand elle ne dit pas son nom. Et surtout, un film qui reste longtemps après, comme une chanson triste qu’on n’arrive pas à oublier.