Une œuvre immense et originale, par sa forme à ma connaissance sans précédent et sans équivalent dans l’histoire du cinéma. Lars Von Trier semble d’abord nous inviter à un jeu : la première image, une plongée verticale sur un plateau, évoque celui d’un jeu de société, sur lequel se déroulera l’action pendant près de trois heures, qui passent très (trop) vite tant se succèdent des situations symboliques et puissantes. Le parti-pris du cinéaste d’utiliser comme lieu de tournage ce seul plateau et quelques objets de décors nécessaires à l’histoire est plus que réussi ; en rien de temps, on oublie cet aspect tant l’on est pris par le propos ; le talent n’a pas besoin d’énormément de moyens. Sur ce plateau vont évoluer quelques archétypes du cinéma Américain : les gangsters et le « Parrain », la belle héroïne, les travailleurs des « Raisins de la colère » ; leur perversion par le cinéaste n’en sera que plus jouissive.
« Dogville » est un film littéraire : les dialogues et le texte en voix off, écrits par le réalisateur lui-même, sont d’une richesse précieuse, non dénuée d’un humour distancié du meilleur effet. « Dogville » est aussi un film théâtral, par l’unité de lieu, le dispositif scénique (par exemple la cachette visible de Grace dans la « mine ») et le jeu des acteurs, tout à fait excellents d’ailleurs. « Dogville » est surtout un film de cinéma : la construction, le montage, le choix des plans (celui de Grace au milieu des pommes !), les éclairages et l’esthétique de l’image (on pense parfois à Vermeer et aux peintres flamands), les mouvements de caméra (ces zooms rapides sur un personnage qui font ressentir l’impact sur lui des propos tenus à l’instant), toute la grammaire cinématographique est au service du propos. Un propos très riche, principalement sur la nature humaine et les moteurs de son fonctionnement, qui débouchent sur l’exploitation du plus faible (par sa situation et non par sa personnalité propre) ; sur la lâcheté, qui fait présenter aux uns des actes par essence terribles avec de fausses justifications conjoncturelles, qui fait renoncer aux autres à l’engagement dès lors qu’il comporte un risque (le personnage de Tom est à cet égard le plus méprisable), qui pousse à trahir pour des intérêts dérisoires ; sur les pulsions de domination, en particulier de l’homme sur la femme.
Le film est une succession de scènes mémorables (celle de l’ouverture des rideaux devant l’aveugle niant son infirmité, celle du chantage du petit garçon qui demande à être battu, etc...). Par la dernière image du chien dessiné qui s’incarne en chien réel, Lars Von Trier nous indique magnifiquement que son conte est la métaphore d’une réalité.
Cette œuvre à la dimension mystique qui raconte un parcours Christique, celui de Grace (un prénom intentionnellement choisi) et un châtiment Divin, fait partie des trois chefs d’œuvre de Lars Von Trier et de ceux de l’Histoire du Cinéma.