Dans le monde feutré de la musique classique, une cheffe d’orchestre au sommet de sa gloire voit son empire vaciller. TÁR n’est pas tant le portrait d’une artiste que l’autopsie d’un pouvoir, entre fascination et malaise.
Le film impressionne d’abord par sa précision. Todd Field filme avec une froideur clinique l’univers des élites culturelles : répétitions millimétrées, colloques prestigieux, codes saturés de conventions. Cate Blanchett, souveraine, incarne Lydia Tár avec une intensité saisissante. Derrière l’artiste adulée se dessine une figure de domination : un esprit brillant mais manipulateur, obsédé par le contrôle, qui modèle son monde à coups de séductions, d’ego et de silences.
TÁR interroge des thèmes universels : la construction du pouvoir, l’abus d’autorité, la fragilité des figures publiques à l’ère numérique. Lydia, à la fois visionnaire et prédatrice, illustre cette ambiguïté : on peut créer du génie tout en écrasant les autres. Le film explore aussi le rapport au temps, à travers les répétitions musicales qui deviennent métaphores de cycles voués à se briser. Mais derrière la puissance, il révèle une solitude abyssale : privée de contrôle, Lydia se retrouve démunie.
Cette fresque ambitieuse se heurte pourtant à plusieurs limites. Le rythme, d’abord : lent, étiré, pesant. Les scènes s’enchaînent dans un naturalisme qui frôle l’ennui, surtout dans une première heure qui s’installe laborieusement. Le film souffre aussi d’un hermétisme assumé : jargon musical, références élitistes, absence d’explications. Ce choix d’immersion radicale peut séduire, mais il risque aussi d’exclure.
Le scénario, lui, se veut ambigu mais paraît vite désincarné. Les personnages secondaires restent cantonnés à des fonctions (la partenaire, l’assistante, l’élève), sans réelle épaisseur. Tout repose sur Blanchett, souveraine, mais son intensité glaciale peut finir par épuiser : passer deux heures trente avec une figure aussi abrasive est éprouvant.
Quant au dernier acte, il préfère la subtilité au spectaculaire. Le prestige de Lydia se délite sans disparaître, comme si sa chute devait rester suspendue. L’idée est stimulante, mais son traitement laisse un goût étrange : ni vraiment tragique, ni franchement satirique, mais un entre-deux frustrant après tant de tension dramatique.
Reste un film singulier, fascinant par son regard sur le pouvoir, mais limité par son austérité et son intellectualisme. TÁR brille par sa maîtrise et par l’interprétation de Blanchett, mais peine à émouvoir pleinement. Il laisse le spectateur face aux zones grises où se mêlent génie artistique et abus d’autorité.