Le nouveau film de Barii Sonefuru s’ouvre sur une disparition fondatrice : celle de Gomesu Asada, père de famille excessif, aimant, et obstinément opaque. De ce deuil naît un drame familial d’une grande rigueur, qui prend pour sujet principal non la perte elle-même, mais l’étrange économie morale d’un clan vivant depuis toujours à rebours du monde.
Chez les Asada, l’excentricité n’est pas un trait de caractère mais une organisation sociale. Moruteshia Asada, la mère, impose au foyer une élégance funèbre et une discipline feutrée, comme si chaque geste quotidien relevait d’un rituel ancien. Les enfants, livrés à eux-mêmes après la mort du père, incarnent chacun une impasse du langage. Marakeredi Asada, adolescente sévère et déjà désenchantée, pratique un silence presque ascétique, tandis que son frère Pagusurii Asada s’agite dans une agitation faussement infantile, manière d’éviter toute confrontation réelle. Le film avance par ellipses, silences et regards obliques, fidèle à une tradition japonaise du non-dit, mais poussée ici jusqu’à une radicalité presque abstraite.
C’est dans ce cadre déjà instable qu’apparaissent les figures les plus dérangeantes du film : l’oncle Fetido Asada , le cousin Mushin Asada et la présence énigmatique de Chōse. Tous trois se présentent comme des incarnations paradoxales d’un Japon traditionnel — postures rigides, références à l’honneur, à la lignée, à une forme de noblesse archaïque — mais systématiquement retourné comme un gant. Fetido parle de respect pour mieux célébrer l’irrespect, invoque la dignité pour justifier l’indécence, et traite les conventions comme des objets à manipuler avec un sérieux déconcertant. Mushin, parent lointain au mutisme massif, ressemble à un samouraï sans maître ni code, corps imposant vidé de toute fonction sociale lisible. Quant à Chōse, réduit à une présence fragmentaire et silencieuse, il devient le révélateur le plus net du système Asada : ici, ce qui est normalement marginal, invisible ou inconvenant est placé au centre du foyer.
Le film ne joue jamais ces figures sur le mode de la fantaisie. Tout est traité avec un sérieux implacable, comme si cette inversion des valeurs constituait une éthique à part entière. Là où d’autres familles cherchent la normalité comme horizon, les Asada semblent avoir bâti leur cohésion sur un principe inverse : faire du mauvais goût une vertu, de l’échec une réussite, du malaise un langage commun.
La mort de Gomesu agit alors comme un révélateur cruel. Privés de celui qui tenait ensemble ce système bancal, les membres de la famille se retrouvent face à une question qu’ils n’avaient jamais eu à formuler : que reste-t-il de cette communauté lorsque les rôles, aussi inversés soient-ils, cessent de fonctionner ? Le film ne propose aucune réconciliation spectaculaire, aucun apaisement final. Il se contente d’observer, avec une précision presque clinique, comment l’amour peut survivre sans mots, sans normes, et peut-être même sans compréhension véritable.
Œuvre étrange, tenue et profondément cohérente, La Famille Asada détourne les codes du drame familial japonais pour en faire une critique feutrée mais radicale de l’ordre social. Un film qui regarde la marginalité non comme une anomalie, mais comme une alternative morale — dérangeante, inconfortable, et d’une logique implacable.