Qui est le film ?
Amour vient refermer La Trilogie d’Oslo de Dag Johan Haugerud moins comme une synthèse que comme un geste de décantation. Après Désir et Rêves, le cinéaste s’attaque au mot le plus chargé, le plus galvaudé, le plus piégé de tous. Ici, l’amour n’est ni un horizon évident, ni une promesse narrative, ni même un refuge symbolique. Il apparaît comme un espace de négociation permanente, parfois traversé par la fatigue, parfois par l’inquiétude. Le film se concentre principalement sur Marianne, médecin quadragénaire, et Tor, infirmier. Une question s’y déploie en sourdine, sans jamais se formuler frontalement. Comment continuer à aimer lorsque les cadres anciens ne tiennent plus, sans pour autant en ériger de nouveaux, tout aussi normatifs, tout aussi contraignants.
Par quels moyens ?
Le premier choix structurant du film est d’ordre spatial. Le ferry n’y fonctionne jamais comme un simple décor utilitaire. Il devient un lieu liminal, suspendu entre deux rives, ni tout à fait public ni réellement intime. On s’y parle plus librement précisément parce que rien n’y engage durablement. Cette suspension géographique induit une suspension affective. Les rencontres s’y déploient dans un espace où la relation peut exister sans projection, sans promesse, sans dette. D’emblée, le film inscrit l’amour dans un état de transit, instable par nature, toujours provisoire, toujours en mouvement.
Ensuite, ce qui use Marianne n’est pas l’absence de lien mais la saturation d’un langage devenu trop prévisible. Les rendez vous, les récits de soi, les attentes tacites lui apparaissent comme des scénarios prémâchés, des formes déjà vues. Haugerud saisit ce moment singulier de l’existence où la solitude n’est plus une urgence mais où la relation devient suspecte parce qu’elle exige une mise en conformité avec des rôles éprouvés.
Face à elle, Tor incarne une autre manière d’habiter le lien. Sa sexualité fluide, ses relations sans lendemain ne sont jamais filmées comme une fuite, ni comme une stratégie défensive. Le film lui confère une véritable épaisseur morale. Tor ne promet pas mais il ne trompe pas non plus. Sa liberté affective n’a rien d’une posture cool ou transgressive. L’irruption de Bjorn vient fissurer cette apparente harmonie. En résistant au désir de Tor, il rappelle que même les formes relationnelles les plus ouvertes ne sont jamais exemptes de frustration, d’asymétrie, de manque. Le désir demeure un lieu de déséquilibre, de projection, parfois de douleur. Chaque modèle révèle sa fragilité dès lors qu’il est confronté à l’altérité réelle de l’autre.
La parole, comme dans l’ensemble de la trilogie, occupe une place centrale, mais son statut se transforme. Dans Désir, elle cherchait à cerner un trouble. Dans Rêves, elle fabriquait des fictions intimes. Dans Amour, elle devient un geste relationnel à part entière. Parler ne sert plus à se définir mais à rendre l’espace commun habitable. Aimer consiste ici moins à dire je t’aime qu’à écouter sans réduire. Qui plus est, Haugerud refuse toute intensification dramatique, comme si l’amour n’était plus un sommet émotionnel mais une pratique quotidienne, fragile, attentive, toujours en train de se chercher.
Quelle lecture en tirer ?
En refermant la trilogie, Haugerud ne cherche ni la résolution ni la synthèse mais assume pleinement l’inachèvement comme horizon. Amour ne prescrit aucune manière d’aimer. Il explore ce qui subsiste lorsque l’on renonce à attendre de l’amour qu’il ordonne la vie, qu’il la stabilise ou qu’il lui donne une forme définitive. Ce reste est fragile. Peut être une disponibilité accrue à l’autre. Peut être une légèreté inquiète, débarrassée des certitudes mais non de l’attention. Le film invite à accepter que l’amour contemporain ne soit plus une réponse fondatrice mais une question persistante, à maintenir ouverte, comme une manière d’être au monde plutôt qu’une solution à lui opposer.