Ours d'Or à la Berlinale, Yellow Letters est évidemment un prix très politisé (un pamphlet virulent contre le régime autoritaire d'Erdogan) mais qui l'est à bon escient, et se permet même des parallèles assez audacieux avec cette même Allemagne qui lui décerne son prix. Ainsi, le film s'ouvre avec un immense carton en lettres rouges (pas jaunes) : "Berlin dans le rôle d'Istanbul", et la porte de Brandebourg de nous foncer dessus à l'écran, pour appuyer un peu plus le propos. Car oui, Ilker Catak n'a pas pu tourner en Turquie (ça n'étonnera personne), et profite de ses producteurs allemands pour demander un asile de tournage bienvenu pour revendiquer fièrement l'impossibilité d'expression dans son pays natal, mais aussi un lien direct avec l'Histoire du nazisme. L'immense placard en lettres rouges est un symbole fort du film, certainement son meilleur. Ensuite, on suit un couple assez installé (lui : metteur en scène de grandes pièces, prof à ses heures, elle, comédienne reconnue) qui subit de plein fouet l'autoritarisme d'un pays qui n'accepte pas les "trublions pensants". Monsieur a eu le malheur d'inciter ses élèves à aller manifester, voici qu'on lui tend la fameuse "lettre jaune", celle qui vous dépossède de vos droits d'exercer votre métier, qui vous stigmatise comme un paria, qui vous fait craindre pour la vie de votre famille... C'est la fuite, ou la mort. Tansu Bicer et Ozgu Namal sont formidables de vérité dans leur rôle, surtout celui du metteur en scène habitué au caviar et champagne, traité comme un cancrelat à écraser du talon de sa botte en cuir noir, du jour au lendemain, et qui pourtant ne peut se résoudre à abandonner son art. Si l'on ne s'enthousiasme pas plus sur l’œuvre, c'est à cause des trop longues parenthèses conjugales, qui ne sont là que pour souligner qu'une seule lettre "jaune" est suffisante pour détruire une famille, mais sont assez redondantes : ils s'engueulent parce que la fille fume, sort avec un garçon, fugue, puis parce que Madame veut jouer un autre rôle... C'est engueulo sur engueulo, et on finit très vite par en avoir marre, surtout qu'on perd de vue le fond politique, heureusement sauvé par une dernière scène métaphorique (
la pièce qui dénonce la "mise à poil" des habitants d'un pays sous dictature
). Il n'en reste pas moins que le parti-pris de Catak de ne jamais maquiller Berlin en Istanbul (il nous filme les monuments, places, lieux connus pour nous rappeler où on est) est un symbole ultra osé, rappelant à chaque instant que la bascule dans une "Histoire de la haine" n'est jamais très loin... En fait, la lettre jaune, c'est un carton rouge : hop, on se fait sortir.