Cinq destins, une mer
Qui connaissait Brandt Andersen avant la sortie de ce drame de 103 minutes ? Personne ou presque, puisque cet américain est producteur depuis une douzaine d’années et c’est ici son tout 1er film en tant que réalisateur et scénariste. Une 1ère plus que gonflée et qui ne peut laisser indifférent. Amira travaille dans un grand hôpital à Chicago. Un message d'anniversaire fait vibrer son téléphone et le passé refait surface. Des années plus tôt, le soir de ses 40 ans, une bombe pulvérise son appartement à Alep. Amira n’a alors qu’un réflexe : saisir sa fille et fuir. Sur le chemin de l'exil, elle découvre que l'espoir a parfois le visage d'un inconnu, la force d'un geste simple et le pouvoir immense de changer une vie. Jusqu'où iriez-vous pour sauver ceux que vous aimez ? Récompensé du prix d'Amnesty International au dernier Festival de Berlin en… 2024 (???), ce magnifique film délivre une expérience d’existence et de transformation, qui vous fait éprouver, plan par plan, ce qu’une vie d’exilé, de réfugié, de certains êtres humains peut être aujourd’hui. Absolument bouleversant.
Ample, vibrant, fascinant, à la fois fluide et complexe, fervent et haletant, bouleversant et profondément humain, ce puzzle à 5 pièces tient en haleine de bout en bout et évite, tant qu’il le peut, de verser dans le pathos…Et pourtant, la tentation a dû être grande. Activiste et artiste américain, Brandt Anderson est le fondateur de The Reel Foundation, qui a pour vocation de permettre aux réfugiés et aux individus issus de communautés marginalisées de partager leurs histoires à travers l’art. De cette expérience directe, sincère et inspirée, il livre ce film-événement. Un film cathartique. Tourné en Jordanie, en Turquie et en Grèce, il nous fait suivre au plus près, les parcours croisés de divers acteurs, - les migrants eux-mêmes, un soldat, un passeur, un sauveteur -, de ce drame devenu quotidien en Méditerranée, devenue le plus grand cimetière du monde. Un drame qui reste constamment en équilibre sur la corde de l’humanité, grâce à une écriture brillante, un montage virtuose, la musique somptueuse de Nick Chuba, cette pépite, je le répète, nous bouleverse et nous pose la question cruciale : que ferions-nous, nous spectateurs, dans ces situations où les droits humains sont bafoués, où la guerre défigure l’éthique ?
Pour parfaire l’ensemble, il y a un casting international de haute-volée avec la libanaise Yasmine Al Massri, le syrien Yahya Mahayni, le français Omar Sy, complètement à contre-emploi dans un des rôles les plus antipathiques qu’on puisse imaginer, l’israélien Ziad Bakri ou le grec Constantine Markoulakis… et une foule de seconds rôles tous très bien tenus. Ce n’est pas un film sur les réfugiés, mais un drame où nous sommes les réfugiés ou les sauveteurs impuissants. Ce thriller dramatique s’ouvre par une citation du grand Shakespeare :
Imaginez que vous voyez ces misérables étrangers,
Leurs bébés sur le dos et leurs pauvres bagages,
S’acheminant vers les ports et les côtes pour s’embarquer,
Et que vous trôniez, rois comblés de vos désirs,
L’autorité tout à fait muette devant votre tumulte,
Mais que des droits leur soient reconnus.
Que penseriez-vous d’être ainsi traités ?
Voilà la cause des étrangers.
Et voilà votre inhumanité montagneuse.
Tout est dit, surtout quand on pense que ça était écrit il y a environ 450 ans !