Melville ne filme pas la Résistance comme un mouvement héroïque, il filme des individus pris dans un étau moral dont ils ne sortiront pas indemnes. Ici, résister tient plus aux tripes qu'aux idéaux, et c'est précisément ce qui rapproche ces résistants des truands melvilliens. Le film montre que se battre pour une cause, c'est aussi se salir les mains, accomplir l'inhumain en espérant rester humain. La photographie, noyée dans des gris où le soleil ne perce jamais, incarne physiquement l'histoire, et le silence devient un personnage à part entière. La musique d'Éric Demarsan, utilisée avec une parcimonie chirurgicale, porte en elle toute la beauté glacée de l'ensemble. Melville ne montre presque rien, et c'est justement pour ça que tout est ressenti : les émotions ne traversent que brièvement les visages, mais à l'intérieur, le poids est immense. Lino Ventura livre la performance de sa carrière, chaque geste chargé d'une gravité que le dialogue ne formule jamais. Signoret, Meurisse, Cassel, chacun habite son rôle. Le récit avance par blocs d'existence clandestine, long, dense, elliptique, et quand le générique arrive, on a l'impression d'avoir traversé la guerre avec eux, lessivé. Puis les cartons finaux annoncent le destin de chaque personnage avec une sécheresse factuelle qui frappe comme un coup au ventre. Melville atteint ici le point exact où son style, ses obsessions et son vécu intime convergent.