La Dame de Shanghai est un film aussi fascinant que déroutant, presque impossible à saisir pleinement dès le premier visionnage.
Adapté du roman If I Die Before I Wake, c’est aussi un objet à part dans l’histoire du cinéma : le seul film réunissant Orson Welles et Rita Hayworth en pleine séparation. Une tension palpable traverse tout le film, donnant à leur relation à l’écran une dimension presque troublante.
Dès l’ouverture à Central Park — avec ce long travelling impressionnant pour l’époque — le film installe une atmosphère singulière. On y rencontre Michael O’Hara, marin irlandais au passé criminel, qui tombe sous le charme d’une mystérieuse blonde croisée en calèche. Fasciné, il accepte de les accompagner pour une croisière qui va rapidement se transformer en piège.
La croisière devient alors le cœur du récit. L’eau y agit comme une métaphore filée : mouvante, insaisissable, dangereuse. Jusqu’au nom du bateau, “Circe”, qui renvoie à l’illusion et à la manipulation.
L’intrigue, volontairement alambiquée, peut désorienter, mais c’est dans cette confusion que le film trouve sa force. Orson Welles joue avec les angles, les reflets et les mouvements de caméra pour créer un véritable labyrinthe visuel. Tous les personnages semblent porter un masque, comme dans la séquence de l’opéra de Pékin à Chinatown, qui agit comme une mise en abyme du film lui-même.
Et puis il y a ce final dans le palais des miroirs. Une séquence marquante, visuellement impressionnante, qui renvoie autant à Charlie Chaplin dans Le Cirque qu’à toute une tradition du cinéma qui réutilisera ce motif du reflet et du double, du duel fragmenté à l’infini.
Mais au-delà de sa mise en scène, le film repose sur une idée profondément noire : les personnages sont incapables d’échapper à ce qu’ils sont. Michael O’Hara le pressent dès le début, mais avance quand même, comme attiré par sa propre chute.
On croit choisir sa route, mais au fond, on ne fait que suivre ce pour quoi on est fait — jusqu’à s’y perdre.
Un film riche, complexe, parfois opaque, mais d’une puissance visuelle et symbolique rare. Une œuvre qui ne se livre pas immédiatement, et qui mérite d’être explorée autant que regardée.