Gabin et Delon descendent sur la Croisette pour s'offrir la baignade la plus ruineuse de l'histoire du cinéma ! Mais avant les palaces, il y a Sarcelles. Charles sort de prison et ne reconnaît plus rien, sa maison est toujours là, minuscule, cernée par les tours poussées pendant son absence. Ensuite, Verneuil nous prend à contre pied, on attend une passation Gabin/Delon entre deux générations qui n'arrive jamais. Gabin ne transmet rien : il dresse Delon comme on forme un employé de maison, des gestes plutôt qu'un savoir. L'un sait attendre, l'autre veut tout, tout de suite, et cet écart se lit dans les corps mêmes. Gabin commande sans bouger, Delon nage, grimpe, rampe, transpire. En toile de fond perce aussi cette idée du travail comme une vocation contractée trop tôt, qu'Audiard confie à Gabin : « quand on démarre tout môme, c'est comme si on était né infirme, on prend le pli, on n'y pense plus. » Le magot alors ne promet qu'une soif plus grande. À quoi bon un butin, quand l'âge d'en profiter est déjà passé.
Le casse est construit comme le film lui-même, une mécanique réglée au millimètre, peut être trop même. Une première heure qui traîne selon moi, une histoire de danseuse qui existe surtout pour ouvrir une porte de service. Audiard ne fait aucun numéro ici : Charles parle en contremaître, pas en poète de comptoir, et c'est ce désert de mots qui fait exploser un génial « t'extasie pas sur la mer, elle a toujours été là ». Verneuil n'est pas Melville, et ce n'est pas ce qu'on lui demande. Il n'a pas de mythologie personnelle, mais il a mieux pour ce film-là : la précision de l'horloger avant un casse. On sait à chaque instant qui descend, qui veille en haut, combien de secondes il reste et le noir et blanc fait tenir ensemble le polar de sous-sol et la carte postale de la Croisette, portés par le jazz sec de Michel Magne. Je trouve que c'est de cet alliage que le film tire sa plus grande force.
Jean Gabin en 1963 ne compose plus : il est un état, un monument, et je comprends que cela puisse déplaire. Moi, je retrouve ce bon vieux Jean avec l'affection lassée qu'on a pour les gens qu'on connaît trop, et le film a l'intelligence d'en faire son sujet. Charles n'a plus qu'un seul tour, et le rejoue dans un monde qui a changé. Alain Delon est stupéfiant en salaud que rien ne rachète. Félin, arrogant, incapable de s'épargner le geste de trop (un pourboire, un regard, une vanité). Sacré début de carrière pour cet autre monstre du cinéma. Et puis il y a la piscine, l'un des plus grands plans du cinéma français, qui retourne tout : après 2 heures de contrôle millimétré, une image de dérive lente et irrémédiable. Ce n'est ni la police ni la justice qui a le dernier mot, c'est l'eau. Un vol qui se noie au lieu d'échouer, et les billets qui remontent un à un rendent à l'argent sa vérité la plus nue. Simplemen du papier qui flotte. Tout ça pour ça, et c'est peut-être là, dans cette fin absurde, presque drôle, que naît le film culte.