Rashōmon met en scène un même événement raconté à travers plusieurs versions contradictoires, dans un Japon ancien où la vérité semble constamment se dérober. Un film majeur, que j’ai vraiment apprécié pour sa réflexion sur le mensonge, la subjectivité et la fragilité du regard humain.
Avant de le voir, il faut avoir en tête que Rashōmon sort en 1950, dans le Japon de l’après-guerre, même s’il prend place dans un cadre médiéval. Kurosawa adapte deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa pour construire une œuvre sur les récits contradictoires et l’impossibilité d’atteindre une vérité stable. Avec des moyens modestes mais une grande inventivité visuelle, le film a joué un rôle majeur dans la reconnaissance internationale du cinéma japonais.
Le film explore la vérité comme une construction fragile. Chaque récit paraît crédible, puis se trouble dès qu’un autre point de vue apparaît. Kurosawa montre comment les faits peuvent être reconstruits selon l’orgueil, la honte, l’intérêt ou le besoin de se donner le meilleur rôle. Cette instabilité atteint aussi le spectateur, qui ne peut plus se fier à la parole, à la mémoire, ni même à l’image de cinéma.
Cette crise de la vérité révèle aussi une crise morale. Le regard masculin pèse lourdement sur le personnage féminin, enfermée dans des récits où le désir, l’honneur et la honte prennent le dessus sur son existence propre. Les personnages cherchent moins à établir les faits qu’à préserver une image supportable d’eux-mêmes. Pourtant, Kurosawa ne sombre jamais complètement dans le cynisme : derrière la crise du témoignage, il laisse subsister la possibilité d’un geste humain.
Il est difficile aujourd’hui de noter Rashōmon avec un regard entièrement contemporain, tant sa structure narrative a marqué l’histoire du cinéma. J’ai vraiment apprécié sa réflexion sur la vérité, sa mise en scène inventive et son intensité dramatique, notamment lors du passage avec la médium. Même situé dans un Japon ancien, le film touche à des questions universelles, ce qui explique sa portée durable.
Le film peut paraître ancien aujourd’hui, avec sa théâtralité marquée et son côté parfois démonstratif. Mais cette expressivité fait partie de son style, de son époque et de sa logique, puisque chaque récit reconstruit les personnages de manière subjective. Son statut peut intimider : je m’attendais peut-être à être plus touché émotionnellement, mais plus on creuse l’œuvre, plus sa profondeur devient évidente.
Au final, Rashōmon reste une œuvre essentielle sur la vérité, le mensonge et la manière dont chacun arrange le réel pour se supporter lui-même. Un film forcément marqué par son époque, mais encore puissant par son dispositif, sa mise en scène et son vertige moral.