"When you raise war on the world, the world fights back.."
Ecrite par Jonathan E. Steinberg (qui cosignera plus tard l'excellente adaptation de Percy Jackson et les Olympiens avec l'auteur Rick Riordan) et Robert Levine, la série Black Sails réussit le pari improbable d'inventer la préquelle à l'Île au Trésor (Robert Louis Stevenson, 1883) en y mélangeant les personnages du roman (Flint dont la série entière raconte l'épopée, Long John Silver, Ben Gunn), des pirates ayant existé (Charles Vane, "Calico" Jack Rackham préfigurant plus Jack Sparrow que Rackham le Rouge, Anne Bonny, Edward "Barbe-Noire" Teach, Israel "Basilica" Hands, Benjamin Hornigold, Ned Low), d'autres personnages historiques et des créations propres, hautes en couleurs et riches en nuances, ce qui est assez rare dans des séries.
Avec une interprétation qui s'affirme ainsi au fil des épisodes et ancre les caractères dans une évolution constante, faite de certitudes ébranlées et de doutes salvateurs, d'alliances éphémères et de trahisons constantes, peuplée de fantômes du passé et de démons intérieurs, dans une lutte de pouvoir effrénée, Black Sails offre ainsi une galerie de personnages qui, tous, hommes et femmes, poursuivent leur propre parcours initiatique, dans la violence et les compromis des rares moments de paix, mais aussi un spectacle total, une oeuvre dense, à tiroirs. Elle s'éloigne certes à certains moments de la réalité historique mais tout en en gardant l'essence, la naissance de Nassau, future capitale des Bahamas, dans ce qui fut appelé "la République des Pirates", allant jusqu'à se payer le luxe d'une intense réflexion politique sur les régimes absolutistes finissants en ce début de XVIIIème siècle et la quête de l'autodétermination plus ou moins démocratique, des colonies, des esclaves, des personnes. Sombre et violente, cette série traite aussi de l'esprit des Lumières tout en critiquant le concept de civilisation en opposition avec la supposée sauvagerie des pirates.
Tout le génie des créateurs, des interprètes, des réalisateurs et de l'équipe technique et artistique réside ainsi dans le réalisme donné aux moindres détails et à la reconstitution historique, ainsi que dans le respect de l'esprit aventureux du roman de Stevenson. En outre, et c'est suffisamment rare pour être souligné dans une série de longueur moyenne (4 saisons pour un peu plus de trente heures de visionnage), l'alternance des scènes lentes et plus actives se fait dans un équilibre harmonieux qui ne laisse aucun moment en flottement ni scène tampon de moins d'une minute. Les intrigues secondaires (la principale restant concentrée sur Nassau) ont ainsi le temps de se développer au fil des épisodes et de s'entremêler sans faire de noeuds et, surtout, sans péripétie inutile de remplissage, si l'on excepte la dernière saison beaucoup plus bancale, comme souvent dans ce genre de saga.
"The time for storytelling is past. Now is the time for cold, hard truths."