Il arrive malheureusement que la carrière d'un cinéaste soit intrinsèquement liée au destin cabossé de l'une de ses oeuvres, au point d'hypothéquer, en tout cas de plomber durablement, la trajectoire de sa filmographie. Un constat souvent injuste d'ailleurs, comme s'il n'existait pas, ou si peu, de rédemption possible. Mais le petit monde du cinéma est sans pitié.
Ce ne sont pas les raisons qui manquent pour tenter d'expliquer cet état de fait. Graves mésententes entre le producteur et le réalisateur au point d'être débarqué; tournages sous très hautes tensions; budget explosé au point de mettre en péril toute l'entreprise; guerre d'egos; projections-tests catastrophiques; accueil critique et public assassins faisant plonger l'oeuvre dans le gouffre du Box Office pour ne jamais en sortir... Vercingétorix, sorti en 2001, coche tragiquement à peu près toutes les cases.
Un Gladiator à la française
Ce ne devait être rien de moins que le Gladiator à la française. A sa tête : Jacques Dorfmann, qui fut notamment, avant de signer son premier long en tant que réalisateur, le très beau Palanquin des larmes en 1988, un producteur émérite et respecté d'une quarantaine de films. Il était notamment derrière L'armée des ombres et Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville; pas exactement des films mineurs.
Plus de vingt ans après la sortie de Vercingétorix, le souvenir reste encore très douloureux pour lui. "On dit qu’on se fait une armure, mais moi, je n’ai jamais réussi. Bien sûr, quand on fait un métier public, on ne peut pas se plaindre de l’opinion des gens. Mais quand même, ça fait mal" racontait le cinéaste, dans un numéro passionnant de So Film publié en juin 2021.
"J’ai fait des erreurs de mise en scène, de costumes et de perruques. J’aurais dû faire plus simple. Pour moi, ce film n’avait rien d’un blockbuster. Il n’y a que les Américains qui savent en faire. C’était juste un film français, artisanal et ambitieux" poursuivait-il.
SND
Coproduction franco-canadienne qui fut très difficile à financer, Vercingétorix a cumulé à peu près tous les handicaps possibles. Son comédien principal, qui devait être Guillaume Depardieu, victime d'un grave accident de moto, n'a pas pu monter à bord.
Tourné en Bulgarie pour des raisons de coûts et aussi parce que certains de ses paysages ressemblaient à l'Auvergne, la situation se tend une fois sur place. Le gouvernement bulgare voulait entrer en coproduction du film, et donc avoir un droit de regard dessus, ce qui était hors de question.
L'équipe de production découvrira un beau matin que la quinzaine de camions régie ont complètement disparus, avec tout le matériel technique... La raison ? les techniciens locaux n'auraient pas été payé... 80% de l'équipe était bulgare; le reste était français et canadien.
"Ca ne dérapait pas, c'était Holiday on Ice !"
"On était tout le temps en retard, sur tout. Il arrivait même qu’on tourne vingt-quatre heures d’affilée" racontait Dorfmann. Le cinéaste a aussi la douleur de perdre son père, au début du tournage. Vivant mal son deuil, ce qu'on peut comprendre, il se réfugit dans l'alcool. Tandis que Klaus Maria Brandauer, qui joue César, refuse de sortir de sa caravane car fâché avec le réalisateur, Dorfmann doit aussi composer avec Christophe Lambert.
Rétrospectivement, l'acteur est d'autant plus amer que le film a largement contribué à plomber sa carrière : "Ça ne dérapait pas, c’était Holiday on Ice. Quand le réalisateur arrive déjà bien attaqué à 8 heures du matin et qu’à 15 heures il est écroulé, saoul comme une vache au milieu des figurants et qu’il hurle “fin de tournage !”, ça devient ingérable" lâchait-t-il.
La brouille entre les deux sera durable : "on avait prévu de continuer ensemble. J’étais censé faire un triptyque sur les grands héros de l’histoire de France. Après Vercingétorix, La Fayette et Charles de Gaulle. Et Christophe était de la partie..." se souvenait Dorfmann.
SND
"L’erreur de Jacques, c’est d’avoir voulu tout faire : producteur, scénariste, réalisateur. Au bout d’un moment, ça l’a dépassé, il n’avait plus le recul nécessaire" racontait le coproducteur du film, Patrick Sandrin. L'estocade sera portée par les Critiques de la Presse. "Bide du siècle" lâche Télérama; "Un film d'une nullité sans nom" assène Le Nouvel Observateur, entre autres amabilités et morceaux choisis.
Étienne Lerbret, attaché de presse du film à l'époque, racontait : "Il a été dézingué. C’était même compliqué d’organiser des interviews. Beaucoup de journalistes ne voulaient pas rencontrer le réalisateur". Une blessure qui reste à vif donc. Jacques Dorfmann, désormais âgé de 79 ans, n'a plus rien retourné depuis.