Interdit aux moins de 16 ans : il y a 29 ans, Reese Witherspoon trouvait l'un des meilleurs rôles de sa carrière avec ce fabuleux thriller des années 90
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Passé complètement sous le radar en 1997, énorme échec en salle, "Freeway" était une relecture déviante, trash et violente du fameux conte du Petit Chaperon rouge, incarné par Reese Witherspoon qui trouvait pourtant ici un de ses meilleurs rôles.

Avant d'être révélée au grand public dans Pleasantville, et de poursuivre sa trajectoire ascensionnelle avec Sex Intentions, la comédie La Revanche d'une blonde ou, trois ans plus tard, sa prestation oscarisée dans le solide biopic consacré au chanteur Johnny Cash avec Walk The Line, Reese Witherspoon crevait en réalité déjà l'écran dans une furieuse pépite sortie en 1997 chez nous : Freeway.

Le pitch ? Avec une mère qui se prostitue pour payer son crack et un beau-père qui se livre à des attouchements sur elle, Vanessa Lutz (Reese Witherspoon) est loin d’avoir une vie de princesse. Après l’arrestation de ses parents et pour ne pas retourner dans une famille d’accueil, elle décide, tel le Petit Chaperon Rouge, de partir rejoindre sa grand-mère qui vit dans une caravane à quelques centaines de kilomètres. En chemin, elle rencontre Bob Wolverton, psychologue pour enfants le jour… Mais surtout Grand Méchant Loup la nuit, tueur en série, nécrophile et pédophile. C'est dire le pedigree...

"J'étais à l'époque un scénariste en galère, et un dealer de beuh"

C'est au réalisateur Matthew Bright que l'on doit cette déviante, trash et féroce relecture du fameux conte du Petit Chaperon rouge. Un cinéaste hélas largement retombé depuis dans un anonymat à peu près complet.

"J'étais à l'époque un scénariste en galère, et un dealer de beuh" confesse le réalisateur dans une passionnante interview vidéo menée en 2022 et intitulée "La vulgarité est impérissable"; un titre qui résume à lui seul le caractère sans filtre et brutalement honnête de ce dernier.

"Je devais écrire pour pouvoir vivre. J'ai commencé à écrire, j'avais une patte, je ne savais pas où j'allais, car je n'ai jamais suivi de ligne directrice. Il me fallait une intrigue. Et je me suis dit : "le Petit Chaperon Rouge, c'est une histoire simple. Ca va me mener d'un point A au point B, puis Z, comme ça je peux me concentrer sur les personnages. Oliver Stone a lu mon scénario, il a adoré, et il a dit qu'il fallait une star bankable".

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"Elle n'avait même pas besoin de se forcer tellement elle était douée"

Les producteurs dressent alors une liste de vingt noms potentiels, où figure notamment John Travolta. "Il n'avait pas encore fait Pulp Fiction, et il était dans une mauvaise passe. Kiefer Sutherland était le dernier qu'on a contacté avant qu'ils me retirent le projet. En fait, Oliver devait réaliser le film; ca aurait été un chouette film, le budget aurait été plus gros" raconte Bright.

Le producteur Samuel Hadida, fondateur de Metropolitan FilmExport (et décédé en 2018), nuance un peu les propos de Matthew Bright : "Stone avait lu plusieurs scripts de Matthew Bright, et il avait envie d'aider ce film. Il ne voulait pas réaliser le film et rester dans l'esprit du film, c'est-à-dire un petit budget, qui était je crois de 3 millions de dollars. On trouvait le script branché, fou. Et le seul moyen de monter ce film, c'était de dire que ses talents l'approuvaient aussi. C'est grâce à l'implication de Kiefer Sutherland que le film a aussi pu exister".

Bonne pioche : l'acteur livre ici une géniale composition sous les traits d'un loup psychopathe déguisé en agneau pour mieux attirer ses proies. Si le Grand méchant loup a de grandes dents comme le veut la tradition du conte, Vanessa Lutz va évidemment se charger de lui limer les crocs...

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Ayant fait ses débuts au cinéma en 1991, Reese Witherspoon explose dans ce film sous les traits de Vanessa Lutz; un personnage qui se montre sans peur, ingénieuse et maitresse absolue de son destin, fut il salement cabossé. "Quand elle est arrivée, elle a eu le rôle en moins de trois secondes. Elle n'avait même pas besoin de se forcer tellement elle était douée" lâche Matthew Bright, plein d'admiration sincère pour sa comédienne qui déploie à l'écran un abattage et une énergie folle. "Reese Witherspoon me rappelait Juliette Lewis dans Tueurs nés, elle est absolument formidable" commente Oliver Stone, producteur exécutif du film, dans un entretien autour du film mené en 2010.

Un dollar symbolique en guise de salaire pour le compositeur fétiche de Tim Burton

Enveloppe budgétaire serrée oblige, le film est tourné en mode commando en à peine trois semaines. "Si j'avais eu plus de budget, j'aurai pris 30 ou 40 jours. Mais je n'ai pas pu, donc c'était éreintant" raconte Bright. Ce qui n'a pas empêché le film de fédérer autour de lui des talents de la trempe d'Amanda Plummer, Brooke Shields, la regrettée Britanny Murphy, l'éternel second couteau du cinéma US Dan Hedaya; Michael T. Weiss, venu tourner ce film entre deux saisons de sa série Le Caméléon, et qui incarne ici le beau-père incestueux et drogué de Reese Witherspoon. Ou encore la cheffe monteuse Maysie Hoy, amie d'Oliver Stone, qui avait déjà à son actif les montages de films comme The Player de Robert Altman.

Même une légende absolue des BO, un certain Danny Elfman, a répondu présent. Ami d'enfance du cinéaste, et tutoyant déjà les cimes d'Hollywood à l'époque de la sortie de Freeway pour avoir composé d'inoubliables partitions pour Tim Burton, Elfman a accepté de signer la BO de Freeway contre un dollar symbolique... Accompagné d'une savoureuse faveur : Matthew Bright et le producteur Brad Wyman acceptèrent de faire des travaux de jardinage dans la (grande) propriété d'Elfman pendant une semaine. Vous avez bien lu.

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"Le mec a détesté le film à un point que je ne peux même pas expliquer"

Freeway a hélas été un colossal bide au Box Office. Mais avant que la brutale sanction économique ne tombe, le film de Bright est passé sous les fourches caudines du réputé festival de Sundance, en janvier 1996. "La première critique du film a été atroce" se souvient Bright. "La personne qui devait le noter n'a pas pu venir à cause d'une tempête de neige, donc elle a été remplacée. Le mec a détesté le film à un point que je ne peux même pas expliquer.

Et puis un an plus tard, il a écrit des excuses, il n'avait pas saisi le truc à l'époque, n'avait pas compris. Il trouvait le film atrocement violent, et gratuitement violent. Il était offensé par la classe sociale des gens qui y sont dépeints, les White Trash, qui sont rarement représenté à l'écran. je leur ai donné de la dignité, mais je les ai aussi laissés se déchaîner. [...] J'étais déprimé, j'avais peur que les gens se disent la même chose, que mon film était une comédie sur la pédophilie".

La suite a quand même davantage rassuré -très temporairement- le réalisateur : hormis cette toute première critique, effectivement assassine, les autres ont plutôt salué l'audace du film. Ce qui ne l'a pas empêché de terminer sa course encastré dans le mur du box office. Lors de son premier week-end d'exploitation aux Etats-Unis, en août 1996, Freeway n'a même pas rapporté 15.000 dollars. Et terminera sa carrière en salle avec moins de 300.000 dollars de recettes...

"Matthew n'avait pas une tête de réalisateur, il était à part" se souvient Oliver Stone. "Les seuls problème qu'on a eu finalement, c'était entre les producteurs et lui. Matthew ne sait pas bien collaborer et se faire comprendre. Il est trop timide, adopte parfois un comportement passif- agressif. Avec Danny Halstead, on a essayé de calmer le jeu. Je me suis battu pour Matthew, le film a pu sortir. Si les Critiques l'ont remarqué, ça n'a rien rapporté".

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Freeway et Tueurs nés, même combat

S'il est très violent (et n'a, à ce titre, pas volé son interdiction aux moins de 16 ans), Freeway livre une féroce vision de l'envers du rêve américain et la violence de sa société. De quoi faire dire à Oliver Stone que l'oeuvre de Bright partage le même creuset que celui qui lui a avait servi à démouler son hallucinant brûlot sorti trois ans auparavant, Tueurs nés.

"Ca montre le système tel qu'il est : un monde malsain et hideux, où le crime est institutionnalisé, car il enrichit beaucoup de gens. La prison est devenue une industrie. Alors que les pauvres doivent se battre, les tueurs sont en liberté. Ce sont ici des bourgeois bien sous tous rapports.

Freeway et Tueurs nés ont finalement reçu le même accueil : apparemment, c'est trop satirique. La satire ne fonctionne pas aux Etats-Unis. L'hypocrisie et l'anti sexualité sont revenues en force. Les libertés qui nous paraissaient aller de soi dans les années 60-70 ont aujourd'hui disparu" commente amèrement Stone, dont on reconnait ici et encore une fois la marque d'un cinéaste réputé pour son engagement.

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Matthew Bright, lui, ressortira essoré de l'aventure. Deux ans plus tard, il réalisera un Freeway 2 déjà oublié et surtout fausse suite sortie en direct-to-video chez nous, qui est une relecture là aussi trash du conte Hansel & Gretel. Après deux téléfilms et deux films, plus rien.

"A un moment, ils ont passé mon film en boucle à la TV, sur les chaînes du câble, et puis il a disparu. Parce qu'il est assez glauque. Tu n'as pas envie de voir des acteurs vivrent l'enfer" explique Bright, qui ne se fait aucune illusion sur ses chances de retour derrière une caméra après un silence de 24 ans. Âgé désormais de 74 ans, il n'en a peut-être, tout simplement, plus l'envie. Ni l'énergie.

Reste donc sa furieuse pépite, Freeway, un des meilleurs films des années 90. S'il était jusque-là disponible dans une antique édition DVD, il vient par bonheur de sortir tout récemment dans une superbe édition en 4K. Si vous n'avez jamais vu ce petit bijou, vous savez ce qu'il vous reste à faire.

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