Au milieu des années 1950, Jean Gabin retrouve une place qu’il semblait avoir perdue : celle d’une immense vedette du cinéma français. Pourtant, quelques années plus tôt, rien ne garantissait que le comédien parviendrait à renouer avec le succès qui avait été le sien avant la guerre.
Son biographe André Brunelin parlera d’ailleurs d’une “période grise” pour désigner ces années durant lesquelles Gabin peine à trouver des personnages correspondant à son nouvel âge et à son physique. Une transition d’autant plus difficile que le public, lui, conservait en mémoire l’image de l’acteur qu’il avait quitté plusieurs années auparavant.
De jeune premier à acteur aux cheveux blancs
Avant la Seconde Guerre mondiale, Gabin est au sommet. Star de films comme La Bête humaine, il quitte ensuite la France pour les États-Unis avant de s’engager dans le conflit – un épisode majeur de sa vie que nous vous avions déjà raconté.
Lorsqu’il retrouve le cinéma français, le temps a passé et son apparence a changé. En 1959, interrogé par Léon Zitrone, Jean Gabin expliquait très simplement à quel point cette transformation avait bouleversé sa manière d’envisager son métier.
“J’étais parti en pleine forme si j’ose dire, je suis parti à la guerre j’avais 35-36 ans, et à ce moment-là, je jouais encore les jeunes premiers. Je suis revenu avec les cheveux blancs. Et ça m’a donné des complexes, d’avoir les cheveux blancs. Parce que je ne pouvais plus penser, jouer les emplois que je jouais avant la guerre. Alors je me suis cherché un peu, j’ai fait quelques films qui n’ont pas été très heureux. Et puis vous savez, le public est parfois exigeant, il voulait probablement me retrouver comme il m’avait quitté mais j’avais dix ans de mieux, et je les avais physiquement et sur mon visage (...).”
Cette difficulté à se réinventer se ressent directement dans les choix de rôles de Gabin. Entre 1945 et 1954, l’acteur alterne ainsi entre des personnages correspondant davantage à sa nouvelle stature et d’autres qui rappellent encore les figures populaires ayant contribué à son succès avant-guerre.
MM. Hakim / Paris Film
Une décennie passée à chercher sa nouvelle place
Son physique et son âge lui permettent désormais d’incarner des hommes installés socialement, des grands bourgeois ou de puissants industriels, notamment dans La Marie du port, La Vérité sur Bébé Donge ou Le Sang à la tête.
Mais Gabin ne renonce pas pour autant aux personnages issus de milieux plus modestes qui avaient façonné une partie de son image. Il devient ainsi conducteur de locomotive dans La Nuit est mon royaume, menuisier dans Le Plaisir ou encore entraîneur de boxe dans L’Air de Paris.
Le passage à vide est suffisamment important pour qu’en 1948, Jean Gabin ne tourne même aucun film. Une situation exceptionnelle pour celui qui, en dehors des années de guerre, avait travaillé sans interruption depuis le début de sa carrière.
Il faudra finalement quelques rencontres et surtout un personnage parfaitement adapté au Gabin de l’après-guerre pour que la machine reparte.
Le film qui change tout
Un premier signal encourageant arrive avec Au-delà des grilles (1949) de René Clément. Mais c’est surtout Touchez pas au grisbi (1954), réalisé par Jacques Becker, qui va définitivement remettre Jean Gabin au centre du jeu.
L’acteur lui-même considérait que la chance avait joué un rôle déterminant dans ce retour :
“J’ai tourné un film avec [René] Clément, qui s’appelait Au-delà des grilles, qui a été un succès. Et puis j’ai eu la grande chance - car il y a une énorme part de chance dans ce métier - de tourner Touchez pas au grisbi. C’était en quelque sorte une réplique de ce qu’avait été Pépé le Moko dans l’temps avec 15 ou 20 ans de plus, le film a marché et c’est reparti (...).”
La comparaison avec Pépé le Moko est révélatrice. Avec Touchez pas au grisbi, Gabin ne cherche plus à retrouver artificiellement le jeune homme qu’il avait été : il peut désormais exploiter son âge, son visage et sa présence pour construire une nouvelle figure de cinéma.
Les Films Corona
Une deuxième carrière qui ne s’arrêtera plus
Le succès du film lui ouvre alors une nouvelle période particulièrement prolifique. Dès 1955, Jean Gabin croise notamment la route de Michel Audiard, qui va écrire pour lui certains de ses dialogues les plus mémorables. Une rencontre décisive dont nous vous avions déjà raconté l’histoire.
Cette fois, le comédien a trouvé les rôles correspondant pleinement à l’homme qu’il est devenu. Après près d’une décennie d’incertitudes, Gabin s’impose de nouveau comme l’une des figures incontournables du cinéma français. Une position qu’il conservera jusqu’à sa disparition, le 15 novembre 1976.
Au-delà des grilles et Touchez pas au grisbi sont tous deux à revoir en VOD.
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