"Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d’enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu’on n’a pas cherché à retenir. Un jour avec mon père, premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine."
"Le Nigéria est au bord du précipice. L’élection présidentielle du 12 juin 1993 vient d’être annulée par la junte militaire, et dans les rues de Lagos, quelque chose gronde et se fissure. Mais pour Akin et Remi, deux frères de huit et onze ans, ce jour-là a une seule signification : leur père est présent. Folarin — grand, charismatique, solaire et fragile à la fois — a surgi ce matin dans leur vie comme une apparition. Il est de ceux qui partent souvent et qui reviennent rarement. Alors les garçons ne posent pas de questions. Ils prennent la journée pour ce qu’elle est : un cadeau."
"Car la journée de Folarin n’est pas que sentimentale. Elle a une raison concrète, presque dérisoire à côté de ce qu’elle va devenir : récupérer six mois de salaire impayé auprès d’un employeur qui se dérobe, qui fuit ses responsabilités. Dans un pays où le pouvoir — politique ou patronal — ne rend de comptes à personne, un homme comme Folarin court après ce qui lui est dû, avec ses enfants dans le sillage, dans une ville agitée. Et au détour d’une rue, des soldats traversent le plan, le regard droit, face caméra, l’espace d’un instant. Ce regard n’est pas narratif, il n’explique rien. Il est à la fois une menace immédiate et le fantôme d’un traumatisme déjà inscrit dans la chair de la ville. Et Davies Jr. n’a pas besoin de l’appesantir, car Lagos sait ce que ce regard signifie."
"Chibuike Marvellous Egbo et Godwin Egbo — frères dans la vie comme à l’écran — apportent quelque chose qu’aucune direction d’acteurs ne peut vraiment fabriquer. Ils ont une complicité d’un naturel absolu, une façon de se tenir la main ou de se regarder qui appartient aux gens qui ont grandi ensemble pour de vrai. Le film reste constamment à leur hauteur, dans leur regard, dans leur façon de recevoir ce père mystère avec une intensité mêlée de retenue, comme s’ils savaient déjà, sans pouvoir le dire, que cette journée ne durerait pas."
"Et finalement, comme pour tous les deuils, la distinction importe moins qu’on ne le croit. Ce qui reste — qu’il soit vrai ou inventé — est tout aussi réel dans le corps de celui qui se souvient. Dans un pays où le politique trahit, où l’employeur fuit, où les soldats menacent et où les héros viennent d’ailleurs, il ne reste qu’une chose qui tienne vraiment : l’amour. Pas l’amour idéal, propre, sans accrocs — mais celui qui se glisse dans les disputes de frères, dans les silences d’un père et dans une journée ordinaire arrachée à l’oubli. C’est l’amour qui panse les douleurs et qui comble les trous de mémoire. [...] Mais ce qui compte, au fond, est beaucoup plus simple. Un jour avec mon père est un film qui donne envie d’appeler quelqu’un qu’on n’a pas appelé depuis trop longtemps. C’est suffisant. Et c’est déjà beaucoup."
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