The Prestige (2006) sort dans la petite fenêtre entre Batman Begins et The Dark Knight, où Nolan, encore auteur avant d'être franchise à lui tout seul, raconte la rivalité mortifère de deux magiciens victoriens, Robert Angier (Hugh Jackman) et Alfred Borden (Christian Bale), dont l'amitié initiale se brise le jour où la femme d'Angier meurt noyée sur scène lors d'un tour d'évasion — un nœud, croit Angier, dont Borden serait responsable. S'ensuit une décennie d'espionnage réciproque, de sabotage, et d'obsession autour d'un seul tour, « l'Homme Transporté », dont Borden semble détenir un secret qu'Angier est prêt à tout sacrifier pour percer.
Avec son frère Jonathan, il adapte le roman de Christopher Priest et emprunte la structure du tour de magie qu'il met en scène : le Pledge, qui installe une réalité crédible ; le Turn, qui la fait basculer dans l'extraordinaire ; le Prestige, qui restaure l'ordre par un dévoilement final. On pourrait applaudir des deux mains cette coïncidence totale entre le contenant et le contenu — sauf qu'un tour de magie a une règle d'or que le film, lui, finit par transgresser allègrement : la femme sciée en deux doit revenir entière à la fin. Or la « femme » qu'on nous ramène n'est pas tout à fait celle qu'on avait vue disparaître au début. Nolan triche sur son propre postulat formel. Cette tricherie assumée se love d'ailleurs dans la structure narrative, construite en cadres emboîtés : on lit le journal d'Angier, qui lui-même transcrit le carnet codé de Borden, si bien qu'on ne reçoit jamais l'histoire directement mais toujours filtrée par un narrateur qui recopie un autre narrateur. On ne regarde jamais vraiment Angier ni Borden — on regarde ce que l'un a bien voulu écrire sur l'autre, ce qui devrait nous rendre a minima aussi méfiants envers le film que ses personnages le sont l'un envers l'autre.
Et cette méfiance trouve sa confirmation la plus retorse dans le twist des jumeaux Borden : deux frères identiques, alternant l'identité de « Borden » toute leur vie, au prix de doigts sectionnés et d'un mariage sacrifié sur l'autel du secret professionnel. C'est le genre de révélation qui, la première fois, vous scie effectivement en deux — mais qui, à la réflexion, retourne contre le film son propre discours sur le sacrifice artistique. Borden professe, dès le premier acte, que la grande magie exige qu'on s'y donne corps et âme ; le twist révèle que ce sacrifice héroïque n'a jamais été qu'une fraude à deux, une souffrance soigneusement répartie entre deux corps identiques pendant que Sarah, l'épouse, encaissait seule et sans partage la facture émotionnelle de cette comédie conjugale à quatre mains. Le grand numéro de dévouement artistique de Borden, à bien y regarder, n'était jamais qu'un partage de tâches ménagères déguisé en martyre.
Wally Pfister, à la photographie, prend d'ailleurs bien soin de nous prévenir de cette gémellité thématique avant même que l'intrigue ne daigne nous l'avouer : Angier et Borden sont filmés à plusieurs reprises dans des compositions rigoureusement symétriques, un miroir purement grammatical qui nous souffle, sans un mot de dialogue, que ces deux hommes ne s'affrontent pas comme un bourreau et sa victime mais comme deux variantes d'une même obsession suicidaire. C'est un des rares moments où le film fait confiance à notre œil plutôt qu'à notre patience de lecteur de sous-titres.
Sa faille la plus intéressante autant que la plus discutable, survient avec la machine de Tesla. Jusque-là, chaque tour a été patiemment démonté, ramené à une mécanique humaine et vérifiable — jumeaux, doubles, trappes. La machine de Tesla, elle, copie un homme, purement et simplement, sans qu'aucune explication scientifique crédible ne vienne jamais combler ce trou béant dans la logique du film. On peut y voir une trahison pure et simple du contrat de genre — un film qui démystifie méthodiquement chaque illusion n'a pas le droit, à la fin, de nous ressortir une vraie magie sans prévenir. Mais on peut aussi y lire un geste plutôt malin : au moment crucial, le film substitue l'artisanat manuel du XIXe siècle à l'émerveillement technologique du XXe naissant, suggérant que la vraie magie moderne ne réside plus dans l'habileté des doigts mais dans une science qu'on ne comprend déjà plus soi-même — un diagnostic qui, avouons-le, n'a fait que s'aggraver depuis, à l'heure où personne dans la salle ne sait vraiment expliquer comment fonctionne son propre téléphone.
Ce que révèle ensuite le sort d'Angier est proprement vertigineux : chaque soir, il noie une copie de lui-même produite par cette machine, pour offrir un tour inégalable au public qui l'acclame sans se douter de ce qu'il applaudit. La validation publique, les rappels, la gloire — tout cela n'est que la face émergée d'un massacre de soi strictement privé, dissimulé sous les applaudissements. C'est une image qui dit quelque chose de très contemporain sur le prix caché de toute reconnaissance obtenue par un perfectionnisme poussé à l'absolu.
Il faut cependant nommer, sans complaisance, ce qui empêche le film d'atteindre la stature de chef-d'œuvre qu'il vise ouvertement. D'abord, le sort réservé aux personnages féminins, qui confine au running gag chez Nolan : Sarah sombre dans la dépression, l'alcool, puis le suicide, traitée en pur développement secondaire de la rivalité masculine centrale ; Olivia, elle, disparaît du récit sans le moindre arc ni la moindre clôture, comme un accessoire de scène qu'on range une fois le tour terminé.
Ensuite, il y a ce montage-souvenir final, ce petit best-of d'indices qu'on nous repasse en accéléré pour nous prouver qu'on aurait dû tout comprendre depuis le début — un procédé pompé sans grande honte sur la martingale popularisée par Usual Suspects en 1995, qu'on pardonne à ce dernier pour son culot pionnier et qu'on pardonne beaucoup moins ici, tant il ressemble à un aveu de méfiance du réalisateur envers son propre public.
Ce qui rend The Prestige inodore, c'est que le film pousse le spectateur dans la position de Sarah découvrant le secret du tour de la balle rebondissante — « une fois qu'on sait, c'est tellement évident », dit-elle avec une déception presque insultante pour le magicien qui vient de tout lui montrer. Regarder The Prestige une deuxième fois, c'est vivre exactement cette scène : le vertige s'évapore, ne reste que l'architecture, superbe mais froide, d'un mécanisme qu'on peut désormais démonter pièce par pièce sans plus jamais retrouver l'ivresse du premier visionnage, si étant qu'il fut un jour présent.