Quand passent les cigognes nous donne à voir un monde de cendres animé. On croit d’abord voir une tragédie d’amour, mais très vite, on comprend que ce n’est pas de l’amour dont il s’agit, mais de sa disparition même, de ce que la guerre, la vraie, fait à l’amour, au regard, à la chair et aux gestes.
Chez Kalatozov, il n’y a pas de surplomb possible, aucun plan d’ensemble stabilisateur, aucune distance morale depuis laquelle juger les événements. Tout est emporté dans le même mouvement, celui d’un monde qui vacille, et dans lequel la caméra devient l’unique boussole. C’est elle, véritable héroïne du film, qui vacille dans les escaliers, chute avec Veronika, remonte dans les hauteurs d’un Moscou et son âme soviétique. Une caméra qui voit depuis la faille, depuis la douleur.
Veronika, justement. Samoïlova incarne une femme que le film ne cherche jamais à expliquer, encore moins à enfermer dans une posture. Veronika est ce qu’il reste quand tout s’est effondré : ni figure de propagande, ni victime exemplaire. Elle attend, oui, mais ce n’est pas l’attente comme fidélité. C’est l’attente comme arrachement.
Le grand absent du film, c’est Boris, disparu non seulement dans le récit, mais dans l'image elle-même. Il n’a pas de tombe, pas d’épitaphe, pas de dernier mot. Il n’est qu’un souvenir.
Il faut voir comment Kalatozov filme la foule, non comme une masse unie, mais comme une polyphonie dissonante. Une multitude d’individus qui se croisent, se cherchent, s’ignorent, s’effondrent. Chaque mouvement de caméra est une question posée au corps social : que faire de tant de douleur ? Comment tenir debout quand tout a été brisé ? Et le film ne répond pas, il fait mieux : il montre l’éclat de la résistance dans le seul fait de continuer à marcher, à aimer, à regarder.
Et puis il y a ce plan, à la fin. Les cigognes, là-haut. Elles disent autre chose, plus ambivalent, plus profond : que malgré tout, il y a un ciel, qu’il y a encore un au-delà du chagrin.