La forêt des Mille Pattes
Depuis que je suis né, je vis dans la forêt des mille pattes. Avant d'ouvrir les yeux, je connaissais déjà ses bruits et ses odeurs.
Dans ma forêt, il y a des pattes, encore des pattes, les deux pattes de mon humain et moi, avec mes quatre petites pattes. C’est une forêt qui bouge.
Les pattes marchent quatre par quatre dans la même direction et je m’amuse à les suivre. Je slalome autour d’elles et c’est là que je me retrouve nez à nez avec une tête !
Oui, une tête ! Une tête presque aussi grosse que moi qui me regarde de ses grands yeux marrons, une tête avec un museau qui s'approche pour me sentir… C’est doux et tiède à la fois mais je ne suis pas rassuré du tout, je grogne un peu…
”-Bê-ê-ê, c’est pas la petite bê-ê-ête qui va manger la grosse ! N’aies pas peur petit gars.”
La tête remonte doucement et je la suis des yeux. Figurez-vous qu’au-dessus des pattes, il y a un corps, un corps plein de poils comme le mien, et au-dessus du corps il y a la tête. Je viens de voir mon premier mouton. Peut-être que je suis un mouton moi aussi ?
En y regardant de plus près, toutes les pattes qui m’entourent appartiennent à des moutons. Je suis dans une forêt de moutons, des centaines de moutons !
J’ai beaucoup grandi cet hiver, je suis presque aussi grand qu’une brebis. A présent, je passe toute la journée dans la forêt des Mille Pattes. J’ai même le droit d’y dormir. La forêt est ma maison et les moutons sont ma famille. Je crois qu’eux aussi m’aiment bien. Parfois, ils posent leur front contre le mien. N’allez pas croire qu’on échange nos pensées, non, en langage mouton ça veut juste dire “-Je t’ai-ai-aime”. Je répond d’un coup de langue sur le nez parce que, en famille, on n’a pas toujours besoin de se parler pour se comprendre.
Alors, comme on protège ceux que l’on aime, je veille sur ma forêt.
Mon humain vient nous voir tous les jours. C’est lui qui me nourrit. Pour les moutons, il y a l’herbe des champs de la vallée ou le foin dans la bergerie quand il neige. C’est sûr, je ne suis pas un mouton !
Il arrive avec Zip sur les talons. J’aime bien Zip. C’ est un chien de berger, il guide le troupeau en suivant les ordres du maître. Il rassemble les moutons, il court à droite, à gauche, il est infatigable et surtout intarissable lorsqu’il me raconte les potins de la vallée. Comme il vit avec l’humain et qu’il a toujours une oreille qui traîne, il est toujours bien renseigné.
“-Il paraît que ta cousine est dans le cinéma ! Elle joue dans un film qui s’appelle “Belle et Sébastien.." Moi je ne connais pas ma cousine et je sais encore moins ce qu’est un film mais je n’ai pas le temps de poser la question car Zip continue: “c’est l’histoire d’une amitié entre elle et un petit garçon, il leur arrive plein d’aventures…” Enthousiaste, il me raconte les anecdotes du tournage. Je suis complètement perdu, il n’y a pas de forêt dans cette histoire, ni de moutons. Ma cousine a un drôle de métier…
Nous avons fait la transhumance, la forêt passe l’été en montagne. Ici il y a des biches et des cerfs, des marmottes et parfois des chevreuils. Je préfère les marmottes, je les trouve rigolotes. On dirait des chiots dodus qui galopent en se dandinant. Elles aussi ont un veilleur, au moindre danger il pousse un coup de sifflet et hop, tout ce petit monde disparaît dans les terriers! J’aimerais bien aller les renifler de plus près seulement voilà, ce ne sont pas les grandes vacances, j’ai du travail moi, je veille sur ma forêt.
Ici, pas de clôtures, les moutons vont où l’herbe les appelle. La forêt des Mille pattes change sans cesse de forme pour contourner les rochers et les ravines. Au-dessus de nous, c’est un tout autre paysage. Les prairies cèdent la place aux roches et aux pierriers. C’est le domaine des mouflons, des izards et, celui du loup…
Je l’ai vu l’autre soir, un vieux loup solitaire ! Planté sur une dalle juste en surplomb de nous, il nous observait. Je l’ai peut-être imaginé mais je crois qu’il se pourléchait les babines… Lorsqu’il m’a vu, il a fait demi-tour et il a disparu en boitillant. Ses vieilles pattes fatiguées l’empêchent de chasser. Il doit se dire qu’il ne serait pas contre un agneau en guise de souper. Hors de question ! Pas touche ! N’empêche que depuis ce soir-là, je suis inquiet, surtout la nuit. Attentif au moindre bruit, prêt à bondir au premier frémissement du troupeau, je multiplie les rondes en lisière de la forêt.
Il fait grand beau aujourd’hui, il ferait presque trop chaud sans le petit vent frais qu’on trouve en altitude. La forêt s’étend comme une caresse sur le flanc de la montagne, tout est calme. J’en profite pour me reposer un peu parce que mes nuits sont courtes.
Il est là ! Gris sur gris, assis dans l’ombre d’un rocher, immobile, il a attendu. Le vent a emporté son odeur loin du troupeau. Les moutons se sont peu à peu rapprochés de lui jusqu’à l’entourer tout à fait. Le loup est dans ma forêt!
Je l’ai senti avant de le voir et quand je dis “senti”, je ne parle pas d’odeur, je sens sa présence au plus profond de moi, juste au moment où il commence à avancer tout doucement en direction des agneaux. Je lui saute dessus sans sommations, crocs en avant. Face à mes 50 kg de muscles, le vieux loup ne fait pas le poids. Il décampe en gémissant en laissant derrière lui une grosse touffe de poils. Ouf… Plus de peur que de mal mais ma forêt est toute éparpillée dans la montagne. Je fais ce que je peux pour essayer de rassembler mes amis mais ils ont eu si peur que leurs pattes tremblent encore.
Heureusement, Zip et le berger arrivent et tout rentre dans l’ordre. L’humain se penche, il ramasse la touffe de poils du loup et il vient vers moi. Je suis tout penaud, il va me gronder, le loup m’a berné et j’ai mis ma famille en danger… Mais non, il me félicite en me tapotant la tête. Il dit que j’ai le courage et l’instinct de ma race et que d’autres plus expérimentés que moi s’en sont moins bien sortis…
Zip me rappelle que sans lui je serais encore en train de courir dans la montagne après mes moutons. Je pense qu’il est un peu jaloux mais il n’a pas tort, on travaille en équipe.
Dans la forêt, je suis le héro du jour mais comme dit le bélier, “ce n’est pas une raison pour avoir la grosse tê-ê-ête".
Le loup n’est pas revenu mais je reste sur mes gardes. Je fais des rondes la nuit, et le jour, lorsque je ne suis pas dans le troupeau, vous me trouverez un peu en hauteur pour surveiller tout ce petit monde et pour observer les alentours.
C’est de là que je le vois dévaler la pente et foncer droit sur la forêt! Je cours et je m’interpose entre lui et mes amis. “-Halte là! On n’entre pas chez les gens sans y être invité. Et puis tu es quoi toi?”. Je grogne et je montre les crocs, il s'arrête net. J’avance pour aller voir de plus près cette étrange bestiole bariolée de couleurs vives. Hum… Je connais cette odeur, deux pattes, pas ou peu de poils, un sac, mais bien sûr, c’est un humain! Il n’en mène pas large et il tente de m’amadouer :”- Belle, tu es si belle…”dit-il en tendant la main vers moi. N’importe quoi! Encore un humain qui se prend pour Sébastien et qui me prend pour un gentil Toutou de cinéma, pfff…Je gronde un bon coup et il retire sa main. Pas de familiarité entre nous, on n’a jamais gardé les moutons ensemble que je sache! Je le laisse s’éloigner à reculons. Il fait un grand détour pour contourner le troupeau, voilà qui est mieux.
Les agneaux se moquent un peu de moi en faisant des cabrioles ,“Bê-ê-elle, bê-ê-elle!” répètent-ils.
Pas d’incidents depuis quelques jours, tout est paisible. N’allez pas croire que je m’ennuie, chaque jour est différent en montagne et puis, j’ai une grande famille. Un vol de grands vautours fauves tournoie au-dessus de nous. Je sais que nous ne les intéressons pas mais j’aboie un peu, pour le principe. Que voulez-vous, c’est mon métier. C’est mon destin, gardien de troupeau. Je suis le chien de la Forêt des Mille Pattes.
Un groupe de randonneurs contourne de loin le troupeau. Peut-être es-tu l’un d’entre eux maintenant que tu as lu ces lignes…