Le héros, dans le cinéma de Wes Anderson, est celui qui n’a l’air de rien, ce chercheur d’idéal volontiers moqué et marginalisé qui, comme son cinéaste, s’efforce de plier le monde à son désir, de le modeler en articulant la miniature (son champ d’expérimentation) et la société dans son ensemble (son champ d’application). Voilà pourquoi l’Histoire y occupe une place de choix, qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale (The Grand Budapest Hotel, 2014), des essais nucléaires américains (Asteroid City, 2024), de la politique de l’animal unique au Japon (Isle of Dogs, 2018) ou de la guerre du Vietnam (Rushmore, 1998). Le conflit national ou international sert en effet de métaphore pour rejouer, à échelle collective, le conflit intérieur qui gouverne un individu en crise avec son environnement : Max Fischer subit une double ostracisation, d’abord géographique et symbolique (le renvoi de l’établissement scolaire et du quartier huppé associé) puis sentimentale,
incapable de ravir le cœur de la professeure qu’il aime
. En cela, ses spectacles de théâtre constituent une catharsis moins pour ses spectateurs que pour lui-même et ses comédiens, l’occasion de régler des comptes en purgeant, par le biais de la fiction, leurs passions.
L’originalité du scénario réside dans le refus du récit d’apprentissage au profit d’un
éloge de l’entêtement, le protagoniste n’apprenant rien de ses échecs et de ses mauvaises conduites
, en témoigne la reprise en clausule de l’énumération en vignettes des différentes activités dans lesquelles il est engagé ; il constitue, à n’en pas douter, un double de Wes Anderson dont le geste artistique n’aura de cesse de se radicaliser, de redoubler le réel jusqu’à le remplacer quasi intégralement (voir Asteroid City). La satire des mœurs américaines, présente par l’opposition entre l’école privée et le lycée public sur la grille duquel sont affichés des panneaux
interdisant le port d’armes
, obéit ainsi moins à un discours critique sur la société américaine – très limité – qu’à un motif créateur de comique et de fantaisie : tout est une question d’échelles, et le cinéaste préfère placer au second plan, soit derrière un rideau de théâtre, les préoccupations politiques du moment pour laisser des enfants s’amuser à des jeux d’adultes avant de regagner leurs loges et les photos dénudés qui les décorent. Règne une profonde immaturité synonyme d’insolence dans ce petit cinéma qui, alors, ne se prenait pas au sérieux. Une belle réussite.