Le premier volet de la saga Toy Story proposait une aventure à l’intérieur de la maison, et exposait ses jouets aux dangers d’un environnement proche (jardin, voisinage, fast-food) ; le deuxième se lançait dans une expédition hors des frontières connues pour sauver Woody et affronter le terrible Zurg ; le troisième pastichait avec talent La Grande évasion (John Sturges, 1963) en investissant un jardin d’enfants pour mieux s’achever sur l’idée de transmission. Le quatrième volet ose emprunter une voie une fois encore différente, plus méta en quelque sorte : faire évoluer cette idée de transmission, la renverser de façon à libérer les jouets de l’emprise humaine. Ils deviennent les gardiens d’une mémoire, celle de l’enfance et des enfants qui se sont construits avec eux, qu’ils transmettent à leur tour, tels des formateurs, à d’autres jouets.
Dit autrement, nos héros mettent des jouets sans foyer au contact d’enfants, ils raccommodent, recousent et, ce faisant, se raccordent à l’essence même de l’imagination qu’incarne ici Fourchette : créer à partir de trois fois rien, en associant ce qui d’ordinaire ne saurait être associé. Nul hasard si l’intrigue principale se déroule dans une fête foraine, que le magasin d’antiquités peuplé de poupées, d’objets et d’accessoires d’un autre temps, par exemple un vieux projecteur de cinéma recouvert de poussières, se donne en théâtre des opérations. Toy Story 4 retrouve le chemin des origines de l’art, quand bien même il tirait sa naissance d’une révolution technologique. La photographie somptueuse, le travail des couleurs et des textures, la musique mélancolique de Randy Newman, tout cela souffle un air suranné qui dissone dans le paysage de l’animation contemporaine.
Il faut relier cette originalité à la question de la voix, omniprésente dans le long métrage ; la trajectoire suivie par Woody consiste, en effet, à perdre sa voix programmée pour accéder à sa voix intérieure, celle que Buzz croit entendre à tout bout de champ alors qu’il n’en est rien. Cette voix singulière, propre à chacun, qui projette le cowboy loin du sillon qu’il croyait tracé pour lui. Pas de destin ici, mais l’éloge de l’improvisation, du hasard des rencontres qui se font et se défont, à l’image de l’itinérance revendiquée par les forains qui ne seront en ville qu’une poignée d’heures avant d’en changer. Une telle trajectoire, rarement vue dans le divertissement, est prise en charge par le comique de répétition et par le décalage de situations qui résulte d’un brassage culturel : le pilote canadien lutte contre les prouesses revendiquées par son spot télévisé, la bergère a gagné en indépendance au point de perdre un bras sans paraître surprise, les deux figures d’autorité qu’étaient le cowboy et le ranger de l’espace, l’un conservateur, l’autre moderne, assistent au crépuscule de leur monde.
Toy Story 4 ne constitue donc pas le volet de trop ou de la redite ; au contraire, il ose s’aventurer sur des terres jusque-là inexplorées, au risque de déplaire aux fans en délaissant les figures iconiques de la saga. On ne peut que se réjouir d’un tel vent de fraîcheur, en pensant à ces vers d’Andrée Chedid :
« Je vais, telle est ma route
Notre pays est nulle part,
Et nous, ce peu de souffle dans la main étroite du temps. »