Il est raide, Ahmed. Il marche droit, il baisse les yeux, il parle à peine. Dans Le jeune Ahmed, les Dardenne poussent leur logique jusqu’au bord du vide. Ils filment un adolescent non pas en crise, mais déjà au-delà de la crise : fixé, verrouillé, habité par une certitude. Et c’est là que le film devient étrange. Il ne cherche pas à comprendre, il ne cherche même pas à montrer : il assiste, il enregistre, il bute contre un mur.
Pas de passé, pas d’amis, peu de famille, pas de doute surtout. Il croit, donc il agit. Et le cinéma des Dardenne, d’ordinaire si attaché aux bifurcations, aux hésitations, aux gestes contrariés, semble ici fasciné par ce bloc compact. On ne sait pas ce qu’il pense. On ne sait même pas s’il pense.
Tout autour pourtant est encore doux, encore vivant : la mère, désarmée mais aimante ; l’éducatrice, tenace, patiente ; le fermier, un peu gauche, un peu doux, qui tend la main. Il y a de la chaleur dans l’univers d’Ahmed, mais il s’y cogne.
Leur caméra tremble toujours, suit au plus près, mais elle n’en sait pas plus que nous. Elle capte l’extérieur d’un être qu’aucune parole ne fissure. On attend l’instant où quelque chose cédera, se brisera, s’ouvrira. Il ne vient pas. Même la tentative de passage à l’acte, couteau dans la manche, geste suspendu, est filmée sans emphase.
Et puis il y a cette fin. Cette chute littérale. Ahmed qui glisse, tombe, appelle. Soudain, un cri. Non pas un cri de foi, de guerre, de haine mais un cri de douleur. Est-ce le début d’un retour au monde ?
Mais ce doute, tardif, ne suffit pas à effacer la distance que le film installe. Car Le jeune Ahmed ne s’offre pas. Il n’invite pas. Il résiste. Il préfère le tranchant de l’idée à la douceur de la contradiction. Certains spectateurs, comme moi, peuvent s’y heurter, s’en détourner, ne rien reconnaître de vivant dans cette figure close.