Il est des films qui avancent avec assurance sur un terrain miné, portés par l’ambition de raconter le crime autrement — avec du bitume sous les semelles, de la sueur sur les tempes et du réel dans les veines. Carbone appartient à cette catégorie hybride de polars français modernes, à la fois ancrés dans l’actualité économique et lestés par les codes du genre. Et si le film n’échoue jamais tout à fait, il ne parvient pas non plus à totalement convaincre. Comme une arnaque presque trop bien montée, mais à laquelle il manquerait une dernière signature.
Le point de départ est limpide et puissant
: une entreprise familiale au bord de la faillite, un gendre rejeté par son beau-père milliardaire, un expert-comptable trop lucide
, et une fraude à la TVA qui a réellement défrayé la chronique dans les années 2008-2009. On est dans du concret, du massif, du presque documentaire.
Antoine Roca, incarné avec une tension contenue par Benoît Magimel, glisse lentement de la débrouille à l’illégalité, jusqu’à l’irréparable.
Ce n’est pas un personnage flamboyant — c’est justement ce qui fait sa force. Il est banal, gris, humain.
Mais voilà : cette belle idée de réalisme ne tient pas tout le long du film. À mesure que l’intrigue progresse, Carbone se laisse rattraper par ses automatismes. Le rythme est solide mais trop linéaire, les rebondissements prévisibles, et la tension — bien que maintenue — n’atteint jamais ce point de rupture où le thriller devient suffocant. Tout semble bien ficelé, trop peut-être. On regarde les événements se dérouler comme une partie d’échecs dont on devine plusieurs coups à l’avance.
La mise en scène, signée Olivier Marchal, est fluide et appliquée, mais rarement audacieuse. On y retrouve cette patte reconnaissable — plans serrés, atmosphères nocturnes, lumières blafardes — mais elle fonctionne ici comme une formule. On sent le réalisateur en terrain familier, presque trop. À force de maîtriser ses outils, il en oublie parfois de surprendre. Ce qui fonctionnait avec une puissance brute dans 36 quai des Orfèvres ou Les lyonnais semble ici plus lisse, plus aseptisé.
Là où le film prend des risques, c’est dans sa distribution. Michaël Youn, en comptable froid et cérébral, surprend par sa retenue.
Gringe et Idir Chender composent un duo de frères un peu clichés mais attachants.
Dani, en matriarche roublarde, vole quelques scènes avec un plaisir manifeste.
Gérard Depardieu, en patriarche financier aussi froid que menaçant, impose sa présence avec une économie glaçante.
Pourtant, malgré ces efforts de casting, les personnages secondaires peinent à sortir de leur fonction narrative. Ils servent l’intrigue, mais ne respirent pas pleinement.
Et puis, il y a le fond — cette fameuse fraude au carbone. Sujet passionnant, complexe, presque abstrait. On regrette que le film ne s’y attarde pas davantage.
L’escroquerie devient ici un simple déclencheur dramatique, un prétexte à alliances douteuses et règlements de comptes
. L’opacité de la fraude, au lieu d’être explorée, est simplifiée. Or c’est justement dans ce flou financier que se cachait un vrai suspense potentiel, une matière à film presque kafkaïen, qui aurait pu faire basculer Carbone dans une zone plus ambitieuse, plus vertigineuse.
Cela dit, le film n’est jamais ennuyeux. Il avance avec efficacité, propose quelques scènes percutantes
, notamment lorsqu’il flirte avec la violence sourde des règlements de comptes
. La bande originale, ponctuée de titres bien choisis, soutient le rythme sans en faire trop. Le montage reste tendu jusqu’au bout. Mais il manque ce supplément d’âme, cette intensité dramatique ou cette audace de ton qui aurait pu faire de Carbone autre chose qu’un polar bien mené.
On ressort de la projection avec une impression ambivalente. Le film n’a pas démérité. Il a tenu ses promesses, sans les dépasser. Ni un ratage, ni une révélation. Une œuvre sérieuse, appliquée, parfois brillante dans ses détails, mais qui s’arrête à mi-chemin entre l’étude de mœurs et le polar musclé. Comme un moteur bien huilé… mais qui cale juste avant la ligne d’arrivée.