Qui est le film ?
Sorti en 2001, Ghosts of Mars arrive à un moment tardif de la carrière de John Carpenter, quand son cinéma, déjà hanté par la défiance envers les institutions, se replie vers des formes plus sèches, loin de la maîtrise d’Halloween ou de The Thing. Le film se présente comme une série B de science-fiction martienne (western futuriste, récit d’attaque et de contamination) et promet en surface un hybride intense : action, siège, possession, guerre coloniale. Carpenter convoque la conquête spatiale pour la faire dérailler.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet est limpide : penser la colonisation non pas comme découverte, mais comme profanation. Mars n’est pas un terrain vierge — c’est un territoire pillé, où les morts se réveillent pour expulser l’intrus. Carpenter veut raconter comment un espace réagit à l’occupation, comment la violence moderne se heurte à une mémoire archaïque. C’est noble, presque puissamment intuitif : faire du western la matrice de la dépossession, puis la retourner contre l’envahisseur. Et c’est précisément cette ambition qui rend d’autant plus frappant l’échec de sa mise en œuvre.
Par quels moyens ?
Carpenter refuse l’esthétique high-tech : Mars est filmée comme une friche industrielle poussiéreuse. L’intention est pertinente mais l’exécution manque de densité. Les décors paraissent factices, pauvres, trop clos pour porter le poids politique qu’ils prétendent. On ne voit jamais l’économie extractive, on la devine.
Les “fantômes” comme résistance animiste est une idée fascinante : les revenants comme mémoire insurgée. Mais Carpenter les filme comme des figurants de metal festival, plus kitsch qu’effrayants. Leur geste politique s’effondre dans la caricature. Le concept brûle mais la mise en images refroidit.
Le groupe de policiers incarne la violence privatisée, la froideur administrative. Là encore, idée puissante, mais direction d’acteurs catastrophique : aucune tension, aucune dynamique interne. On entend le discours du film, on ne le vit pas.
Les scarifications martiennes, la chair transformée en archive… tout cela devrait être troublant. Mais les effets pratiques paraissent datés sans être incarnés. Carpenter, jadis maître du tangible, filme ici la mutilation comme ornement. L’horreur ne travaille pas la perception — elle décore le cadre.
Le western est la matrice (convois, siège, saloon martien), le film assume l’iconographie. Mais cette fois, le western n’est pas relancé, il est cosplayé.
Melanie Ballard pourrait être un personnage complexe, décentrant le regard colonial. Mais le film ne lui offre jamais une intériorité. Elle agit mécaniquement, perdue dans des dialogues figés. Elle incarne une idée, pas un point de vue.
Où me situer ?
Je ne méprise pas le film. Je vois très clairement ce qu’il tente. Je vois l’intuition désirable. Mais Carpenter ne parvient jamais à faire converger ses idées et ses formes. Tout reste théorique. Rien n’advient à même l’image. Le film convoque ce qu’il refuse de travailler : il parle de dépossession, mais ne fabrique jamais de dépossession sensorielle. Il parle de chair, mais ne produit pas de chair. Il parle d’occupation, mais ne fait jamais sentir l’oppression spatiale. Je suis frustré par l’écart entre intention et incarnation.
Quelle lecture en tirer ?
Ghosts of Mars est un film raté mais révélateur, presque involontairement. Il expose l’écart entre penser le politique au cinéma et le matérialiser dans la mise en scène. Carpenter a les idées, mais plus la chair, plus la tension, plus la patience.