Il y a dans Germinal quelque chose de profondément admirable, et tout aussi profondément inabouti. C’est un film qui avance à la fois le poing levé et le pied sur le frein. On y sent une immense volonté de cinéma – un geste ample, historique, populaire – mais aussi une série de petites fractures, presque invisibles parfois, qui empêchent l’œuvre d’atteindre la plénitude qu’elle ambitionne. Ni un échec, ni un chef-d’œuvre : Germinal est un colosse au cœur battant, aux pieds inégaux.
Sur le plan visuel et logistique, le film impose un respect immédiat. Claude Berri orchestre une reconstitution impressionnante du monde ouvrier de la fin du XIXe siècle. Les décors, tournés à la fosse Arenberg et patiemment habités par des milliers de figurants issus du bassin minier, donnent au film une texture quasi-documentaire. On sent la poussière, le bois humide, la suie, la fatigue. Le moindre plan semble transpirer l’effort collectif, la sueur d’un peuple oublié que la caméra cherche à réhabiliter.
Mais cette exactitude, aussi admirable soit-elle, vire parfois à la muséification. Tout semble si soigné, si ordonné, si symboliquement chargé, qu’on peine parfois à y croire pleinement. L’histoire semble observer ses propres décors à distance, comme dans un diorama géant. On visite une époque, plus qu’on ne la vit.
Là où le roman de Zola palpitait de contradictions humaines, le film tend à lisser ses personnages dans des rôles figés. Étienne Lantier, au cœur du récit, n’est jamais tout à fait là. Renaud, choisi à contre-emploi, n’est ni ridicule ni transcendant. Il traverse le film comme un fantôme politique, prisonnier d’une mise en scène trop rigide. Sa trajectoire semble décidée en amont, et on peine à l’accompagner.
Seule Miou-Miou parvient, par moments, à fissurer cette gangue de programme. Son interprétation de La Maheude, brute, rugueuse, poignante, parvient à capter une vérité intime là où d’autres ne font que réciter un discours.
Jean Carmet, dans le rôle de Bonnemort, incarne à merveille cette mémoire ouvrière qui s’éteint en silence, mais son temps d’écran est trop rare pour pleinement nourrir l’émotion du récit.
On reconnaît dans la construction du film une volonté de grand récit : lutte des classes, montée des idéologies, déchéance physique, trahisons, amours contrariées, débâcles morales. Tout y est. Trop, peut-être. À vouloir embrasser tous les enjeux de l’époque, le film finit par les effleurer plus qu’il ne les incarne.
Certains moments sont puissants : l’attaque de l’épicerie, le face-à-face entre Étienne et Chaval, le sabotage final orchestré par Souvarine. Ces scènes tranchent dans la masse, s’imposent par leur intensité ou leur tension.
Mais elles ne suffisent pas à masquer les creux. Le rythme du récit souffre d’accélérations soudaines et de ralentissements appuyés. L’émotion vient par vagues, mais ne s’installe jamais.
On ne peut nier à Germinal une sincérité bouleversante. Claude Berri y injecte une part de mémoire personnelle, de fidélité familiale, de croyance dans le cinéma comme outil de transmission sociale. Il convoque Zola avec déférence, presque avec piété. Mais cette dévotion à l’œuvre écrite finit par devenir un frein. Le film s’autorise peu de libertés, peu de ruptures de ton, peu d’accidents. Et c’est là que la grandeur du projet se heurte à sa propre prudence.
On aimerait être emporté, secoué, bouleversé. Mais on se retrouve, trop souvent, dans une posture d’observateur, impressionné sans être investi.
Germinal ne déçoit pas. Il intrigue, fascine, émeut parfois. Mais il ne transcende pas. C’est une œuvre dont on admire la construction plus qu’on ne s’en souvient viscéralement. Il y a des scènes fortes, des idées puissantes, une mise en scène ample, et pourtant, quelque chose échappe. Comme un souffle court, un élan coupé, une fougue bridée.
On sort du film avec le sentiment d’avoir vu une entreprise respectable, importante, parfois belle. Mais pas une œuvre inoubliable. Une représentation digne, mais pas encore vivante. Un hommage solide, mais un peu figé. Une réussite partielle, marquée par l'effort, mais aussi par la retenue.
Un film qui frappe… sans toujours faire vibrer.