Romería de Carla Simón s’inscrit dans une continuité thématique forte autour de la mémoire et de la famille, en proposant cette fois une approche plus frontale de l’absence comme fondement identitaire. Le film suit une jeune femme adoptée, contrainte par une démarche administrative à renouer avec une partie de sa famille biologique. Ce point de départ, ancré dans une réalité concrète, permet de déclencher une exploration plus vaste, celle d’un passé fragmenté et difficile d’accès.
Le récit repose sur une tension centrale : comment se construire lorsque les repères familiaux sont incomplets. Ici, la filiation ne se transmet pas de manière fluide. Elle est marquée par des silences, des non-dits, et une incapacité à formuler clairement l’histoire. Cette absence de récit cohérent oblige le personnage à adopter une posture active. Le passé ne lui est pas donné, il doit être reconstruit à partir d’indices, de ressentis, et de fragments dispersés.
Le film met en lumière un paradoxe particulièrement fort. La famille, censée être un socle, devient ici un espace instable. Elle contient des réponses, mais ne les délivre pas entièrement. Cette retenue est liée à un contexte générationnel marqué par des traumatismes profonds, qui rendent la transmission difficile. Le poids de ce silence crée une forme de distance, presque irréductible, entre le personnage et ses origines.
Face à cette impossibilité d’accéder à une vérité complète, le film propose une autre voie. Il ne s’agit plus seulement de comprendre, mais d’accepter que certaines zones resteront inaccessibles. La construction de soi passe alors par une réappropriation du passé, qui peut inclure une part de subjectivité. Ce glissement est essentiel. L’identité ne dépend plus uniquement de ce qui a été vécu ou transmis, mais aussi de ce que l’on choisit d’en faire.
Ce positionnement permet au film d’éviter une résolution simpliste. Il ne cherche pas à combler les manques, mais à les intégrer comme partie constitutive de l’individu. La question posée n’est pas tant celle de la vérité, que celle de l’équilibre à trouver entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore.
L’interprétation de Llúcia Garcia accompagne pleinement cette approche. Elle donne au personnage une présence à la fois fragile et déterminée, traduisant cet état de transition permanent. La mise en scène, quant à elle, joue sur une porosité entre passé et présent, renforçant l’idée d’une mémoire en mouvement, jamais totalement figée.
Ainsi, Romería propose une réflexion nuancée sur l’identité. Il interroge la possibilité d’être pleinement soi sans disposer de toutes les clés de son histoire. Le film ne donne pas de réponse définitive, mais esquisse une piste : celle d’une acceptation lucide de l’incomplétude, comme condition même de toute construction personnelle.