Résurrection de Bì Gàn est de ces films qui ne se “regardent” pas seulement : ils vous regardent en retour. C’est une œuvre qui avance masquée — polar de science-fiction, rêve éveillé, démonstration de cinéma, conte mélancolique — et qui assume de vous perdre un peu pour mieux vous hypnotiser. À la sortie, on a rarement l’impression d’avoir “tout compris”… mais très souvent celle d’avoir *tout vu* : des matières, des ombres, des époques, des genres, des sensations.
Dans un futur où l’humanité a troqué le rêve contre une forme d’immortalité, certains continuent pourtant de rêver — au risque d’être considérés comme dangereux. Une femme (Shu Qi) se retrouve face à l’un de ces rêveurs (Jackson Yee), et le film s’organise comme une traversée de rêves successifs, chacun associé à un sens, et à une manière différente de faire du cinéma. Rien de tout cela n’exige que vous sachiez “où ça va” : le film fonctionne d’abord comme une expérience, un couloir d’attractions mentales où chaque porte ouvre sur un autre régime d’images.
Le dispositif est à la fois simple et vertigineux : *Résurrection* semble demander “qu’est-ce qu’un rêve au cinéma ?” puis répondre en changeant de peau. On passe d’une grammaire à une autre, d’un siècle à un autre, comme si le film testait plusieurs définitions de l’illusion — l’illusion comme décor, comme récit, comme lumière, comme peur, comme désir.
Ce qui frappe, c’est la joie d’inventer : décors qui ont l’air fabriqués à la main, perspectives qui se déplient comme des maquettes, apparitions qui surgissent comme des trucages anciens… Le film revendique une parenté avec l’expressionnisme et le cinéma muet, et ce n’est pas un clin d’œil : c’est une manière de rappeler que le cinéma est, depuis le début, une machine à fabriquer des fantômes.
Bì Gàn a toujours eu ce talent rare : faire sentir le temps. Ici, il pousse le curseur très loin. Les plans semblent parfois flotter, traîner, revenir, comme si la caméra avait elle-même la nostalgie de ce qu’elle filme. La photographie (Dong Jingsong) amplifie cette impression : une image tantôt veloutée, tantôt tranchante, qui sait être sensuelle sans devenir publicitaire.
Et puis il y a ces moments typiquement “Bi Gan” : des séquences qui prennent le risque d’être longues, de respirer, de s’installer — jusqu’au vertige. Quand ça fonctionne, c’est renversant : on ne suit plus une intrigue, on suit un courant.
Le choix de confier la musique à M83 est brillant sur le papier et souvent très efficace à l’écran : nappes, pulsations, mélodies qui viennent **donner une colonne vertébrale affective** à un récit volontairement fuyant.
Mais c’est aussi l’un des endroits où le film peut paraître appuyer : à certains moments, la musique semble “dire” ce que l’image refusait justement d’expliquer. Ce n’est jamais vulgaire — juste un peu démonstratif, comme si le film craignait que son mystère ne suffise pas.
Shu Qi a quelque chose d’irréel, une présence qui n’a pas besoin de forcer. Le film l’utilise comme on utilise une silhouette mythologique : elle traverse, elle aimante, elle impose un calme qui rend l’étrangeté plus crédible. Jackson Yee, lui, travaille davantage par fragilité, par intensité contenue : il n’est pas un héros au sens classique, plutôt un noyau d’obsession autour duquel les formes du film viennent se recomposer.
C’est ici que *Résurrection* se joue… et se rate un peu.
Oui, l’énigme est une qualité. Mais le film confond parfois mystère et inaccessibilité. À force de refuser les attaches (psychologie, enjeux lisibles, progression émotionnelle), il crée une distance : on admire, on s’émerveille, puis — par moments — on décroche. Il y a des passages où l’on sent le film fasciné par sa propre mécanique, comme un prestidigitateur qui prolongerait le tour parce que le geste est beau, même si l’auditoire a déjà compris l’intention.
La durée (autour de 2h40) n’est pas un problème en soi : c’est une promesse. Mais elle devient une pente quand certaines sections semblent plus conceptuelles qu’incarnées. Le résultat : un film énorme, souvent sublime, parfois éprouvant, qui donne autant d’élan qu’il demande de patience.
Ce qui rend *Résurrection* si singulier, c’est qu’il transforme le cinéma en sujet sans devenir un simple exercice de style. Même quand il est hermétique, il reste animé par une idée profonde : le rêve comme dernière désobéissance, et le cinéma comme forme organisée de cette désobéissance.
Mais il faut accepter sa nature : ce n’est pas un film qui vous prend par la main. C’est un film qui vous ouvre une porte, éteint la lumière, et vous laisse avancer à tâtons. Si vous aimez les œuvres qui vous récompensent par éclairs — des images qui s’impriment, des passages qui vous hantent — vous serez comblé. Si vous avez besoin d’un récit qui “tient” à chaque minute, vous risquez de trouver l’expérience aussi fascinante que frustrante.
En somme : un grand film par ambition et par fulgurances, qui n’atteint pas en permanence la même intensité que ses sommets — mais qui, même dans ses creux, continue de respirer le cinéma.