Resurrection n'est pas un film parfait, mais il atteint de tels sommets qu'on peut difficilement lui enlever la moindre demi-étoile. Bi Gan s'est lancé ici dans une aventure absolument démesurée, qui croule parfois sous le poids de sa propre ambition. Il traverse conjointement l'histoire de la Chine et l'histoire du cinéma en un récit divisé en cinq parties auxquelles s'ajoute un épilogue. Ainsi structuré, on a comme cinq films en un ; cinq histoires très indépendantes les unes des autres. Comme le cinéaste sait parfaitement construire un récit et nous immerger dans une ambiance, à chaque changement de ligne narrative, on se plonge aisément dans un nouvel univers, avec sa propre logique.
Deux de ces cinq sections (les 3 et 4) sont des réussites absolues. Et la dernière, un peu malaisante, parvient à trouver son point d'équilibre. Sans doute est-il difficile de parfaitement apprécier la deuxième histoire à la première vision, car à ce moment-là, on ne comprend pas encore le mode de construction du film ; une seconde vision aiderait.
Ce qui frappe, évidemment, c'est la mise en scène. Bi Gan poursuit son hyper-formalisme d'Un long voyage vers la nuit, et déploie ici une telle inventivité couplée à une grande justesse, qu'on se convainc rapidement qu'il y aura toujours quelque chose à prendre dans cette narration déroutante.
De même, comme dans ses précédentes œuvres, le cinéaste brouille complètement les cartes de la compréhension de son film. Les spectateurs rationnels, qui veulent toujours une explication à tout, seront déçus. Ici il faut se laisser porter au gré d'un voyage qu'on ne comprend que très partiellement. La structure d'ensemble raconte l'histoire de la Chine depuis l'invention du cinéma à la fin du XIXe s. : les salons où l'on fume l'opium vers 1900, les mafias des années 1920
sur fond de conflit avec la Russie ou le Japon, la destruction des temples religieux pendant la révolution culturelle sous Mao, les petites frappes qui volent et arnaquent dans les années 1980, et l'émergence d'une Chine nouvelle le 31 décembre 1999
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Mais l'illogisme du rêve emporte tout, délibérément. Le film est fondé sur cette puissance de l'imagination qui enrichit notre rapport au monde. Et celle-ci est nourrie par le cinéma, présenté comme art ultime,
menacé de disparition
.
Bi Gan a une exceptionnelle capacité à produire des images inoubliables. Le récit de grenouilles qui coassent sous la Lune rapporté par un nain employé des chemins de fer dans une mystérieuse gare des années 1920, ou une scène de fusillade dans une miroiterie (explicite hommage à la Dame de Shanghai d'Orson Welles) en sont deux exemples.
La troisième séquence
dans un temple bouddhiste enneigé sous l'ère Mao, et la quatrième fondée sur l'association inattendue entre un malfrat des années 1980 et une petite fille aux pouvoirs soit-disant surnaturels
restent les sommets de ce film. Dans la première, Bi Gan parvient à créer des ambiances saisissantes, et fonde son récit sur une idée absolument géniale :
une dent douloureuse qui, arrachée, se transforme en dieu de l'amertume. Il introduit là une part de profonde mélancolie quand on découvre que cette figure divine a en fait pris l'apparence du père de notre rêveur, et que celui-ci poursuit le dialogue dans cette ambiguïté entre le dieu vivant et le père mort. De même, la rencontre entre le malfrat et cette petite orpheline trouvée dans une gare est si bien mise en scène, si bien jouée, si bien dramatisée ! Les derniers moments de cette séquence sont absolument déchirants.
Le tout dernier récit permet à Bi Gan de retenter les plans-séquences complètement fous qu'on voyait déjà dans Kaili blues et Un long voyage vers la nuit.
Ici, on suit deux jeunes gens lors de la Saint-Sylvestre de 1999, annoncée comme la fin du monde. Le récit crée un peu le malaise, et n'a pas la séduction des deux précédents. Il fait sans doute des rappels trop évidents aux thèmes des précédents rêves (arroseur arrosé et pièce pour piano 478 de Bach). Et il semble déraper dans le ridicule quand on découvre que la jeune femme est un vampire. Mais en quelques secondes, Bi Gan rattrape la situation et introduit ce désespoir viscéral de la la jeunesse chinoise qu'on ressent partout dans leur cinéma contemporain (superbement traduit à la fin de Escape from the 21th century).
L'épilogue en revanche est plus problématique, car son hommage au cinéma est sans doute trop appuyé, trop évident.
Mais bon, combien de cinéastes en ce bas monde sont capables de filmer la scène du temple enneigé ? 4 ou 5. Et donc, même si c'est un film qu'on n'aime que par fragments, ceux-ci sont tellement forts qu'on ne peut que saluer cette nouvelle œuvre d'un cinéma chinois qui, décidément, reste sans doute le meilleur actuellement dans le monde.