Le Sénateur Ransom Stoddard retourne à Shinbone avec son épouse Hallie, pour assister à l'enterrement de son vieil ami Tom Doniphon. Ça le replonge dans ses souvenirs, et il va nous raconter comment jeune juriste il avait débarqué au Far West et affronté Liberty Valance, l'une des plus grandes terreurs de la région.
Si vous voulez redécouvrir les origines de l'Amérique, il vous suffit de revisionner ces bons vieux westerns.
Docteur Mabuse, notre scientifique cinéphile à la mémoire aussi brillante que désordonnée. Son passe-temps favori ? Poser des questions impossibles, comme : « Liberty Valance a-t-il vraiment existé ? »
Maximus tout aussi critique et chroniqueur que ce bon vieux docteur, lui apprécie les légendes, acteurs, actrices, personnages emblématiques. L'Histoire au Cinéma. Il lui répond :
Non, Liberty Valance n'a pas réellement existé. C'est un personnage fictif créé pour le film L'Homme qui tua Liberty Valance (1962), interprété par Lee Marvin. En revanche, le personnage est inspiré de la figure bien réelle des hors-la-loi de l'Ouest américain de la fin du XIXᵉ siècle (comme les frères James, les Dalton ou d'autres desperados), sans être le portrait d'un individu précis. « L'Homme qui tua Liberty Valance nous ramène à une époque où la civilisation peine encore à s'imposer. Le train à vapeur n'a pas encore relié ces terres sauvages. Le cowboy y est souvent rustre, mal dégrossi, prompt à lever le coude et à dégainer avant même de réfléchir. Les Mexicains vivent en marge, victimes des préjugés de l'époque. Ici, la loi n'est pas celle des tribunaux, mais celle du plus fort.
L'arrivée du jeune avocat Ransom Stoddard est révélatrice. Idéaliste, convaincu que le droit doit remplacer la violence, il découvre avec stupeur un monde où la justice s'écrit au bout d'un revolver. C'est précisément de ce choc entre la barbarie et la civilisation que naît toute la force du film de John Ford. Derrière le western se cache une réflexion profonde sur la naissance d'un État de droit et sur le prix à payer pour que la légende cède un jour la place à l'Histoire… ou parfois l'inverse. »
Docteur Mabuse : Toujours aussi cultivé, cher Maximus. Vous avez raison de rappeler que Tom Doniphon était, à sa manière, une victime du progrès. Cet homme libre, façonné par les grands espaces et les règles non écrites de la Frontière, voit son monde disparaître sous les coups de boutoir de la civilisation. Le chemin de fer, les lois, les élections, les journaux... tout cela annonce la fin des hommes de son espèce.
Mais une question me taraude davantage.
Le docteur Willoughby, le shérif Link Appleyard et même ce cher journaliste semblent entretenir une relation particulièrement intime avec la bouteille. Ils trinquent, titubent, déclament quelques vérités profondes avant de replonger dans leur verre. De beaux ivrognes, en somme.
Alors dites-moi, Maximus : de quel breuvage abusaient-ils donc à ce point ?
Du whisky de seigle venu du Kentucky ? Du bourbon transporté dans les diligences ? D'un tord-boyaux local distillé à la hâte dans quelque arrière-boutique poussiéreuse de Shinbone ?
John Ford ne nous le dit jamais vraiment. Comme souvent, il préfère suggérer plutôt qu'expliquer. La bouteille devient alors un personnage à part entière : elle accompagne les confidences, console les défaites, célèbre les victoires et aide peut-être certains hommes à supporter la disparition du monde qu'ils ont connu. Finalement, la véritable question n'est peut-être pas ce qu'ils buvaient, mais ce qu'ils cherchaient à oublier.
Maximus : Trois noms suffisent à résumer tout un pan du cinéma américain : John Wayne, James Stewart et Lee Marvin. Trois monuments, trois styles, trois présences qui traversent l'écran. Wayne incarne l'Ouest qui s'efface, Stewart la naissance d'une Amérique fondée sur le droit, Marvin la brutalité sans limite. À eux trois, ils racontent la fin de la Frontière et l'avènement de la civilisation. C'est aussi cela, la magie de John Ford : transformer des acteurs en véritables marqueurs de l'Histoire du cinéma.
Docteur Mabuse : Certes, cher Maximus, mais permettez-moi de nuancer votre enthousiasme. J'admire John Ford, je respecte profondément ces trois immenses comédiens... pourtant, leur interprétation me paraît aujourd'hui bien théâtrale. Les gestes sont appuyés, les regards s'éternisent, les silences sont pesés comme sur une scène de théâtre. Nous sommes encore dans un cinéma où l'on joue davantage que l'on ne vit le personnage. Les acteurs de l'Actors Studio allaient bientôt imposer un jeu plus intérieur, plus naturel, plus proche du réel. Cela n'enlève rien à la grandeur de L'Homme qui tua Liberty Valance ; c'est simplement le témoignage d'une autre époque, d'une autre manière de raconter les histoires.
C'est alors qu'intervient la plus féministe de nos chroniqueurs Lara Croche, journaliste à « Bout de pellicule » :
Messieurs, vous êtes en train de réciter le panthéon des stars, mais vous oubliez un détail essentiel : un grand film ne tient pas seulement sur les épaules de ses têtes d'affiche. Si vous voulez vraiment parler de gueules de cinéma, alors arrêtez-vous un instant sur Lee Van Cleef et Vera Miles. Ils ont peut-être moins occupé le devant de l'affiche que John Wayne ou James Stewart, mais leur présence à l'écran est d'une redoutable efficacité.
Lee Van Cleef, avec son visage taillé à la serpe, son regard d'acier et son incroyable économie de gestes, n'a pas besoin d'élever la voix pour imposer le respect. Quant à Vera Miles, elle apporte une humanité et une sensibilité qui empêchent le film de n'être qu'une confrontation entre hommes et revolvers. Les vedettes attirent le public. Les grands seconds rôles donnent une âme aux films. Et, à mes yeux, c'est souvent là que réside la véritable magie du cinéma.
Docteur Mabuse : Ma chère Lara, bienvenue, mais d'abord posez vos flingues. Un homme qui ne semble pas vouloir se contraindre à la la loi du Colt, on ne lui donne pas cher de sa peau.
Maximus : Ça n'aurait pas été au cinéma, il serait déjà mort !
Lara Croche (souriante devant le rire de Maximus) :
Vous riez, Maximus... pourtant, la véritable histoire du film est peut-être ailleurs.
Pendant que les hommes règlent leurs différends à coups de revolver ou de poing pour savoir qui incarnera l'avenir de l'Ouest, les femmes, elles, continuent de faire tourner la société dans l'ombre.
Hallie en est le parfait exemple. Elle travaille, elle sert les repas, elle soutient les hommes, elle les écoute, mais son destin se décide sans elle. On parle de démocratie, de justice et de progrès, mais jamais de son éducation, de son indépendance ou de sa liberté de choisir sa propre vie.
Dans l'Ouest de L'Homme qui tua Liberty Valance, les femmes sont souvent cantonnées au rôle de servantes, d'épouses ou de gardiennes du foyer. Elles portent le quotidien sur leurs épaules tandis que les hommes écrivent la légende. Et, à bien y regarder, ce sont peut-être elles qui paient le prix le plus lourd de cette société en construction.
Alors, messieurs, continuez à débattre de savoir qui a réellement tué Liberty Valance. Moi, je m'intéresse davantage à celles dont l'Histoire n'a même pas retenu le nom.
Docteur Mabuse :
L'heure n'est plus à celui des grands éleveurs et leurs tueurs à gages, elle est à la civilisation. Le monde change, les hommes restent, les héros ne sont pas ceux qu'on croit.
Maximus :
Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende. La politique devient le nouveau pouvoir de l'Amérique. Les terres sauvages des Navajos vont devenir de jolis petits jardins bien structurés et superbement entretenus. Les roses vont remplacer les fleurs de cactus. La fierté et la renommée s'appuyant sur des mensonges, au nom des États qui s'unissent.
Docteur Mabuse (ajustant ses lunettes avec un sourire malicieux) : Pardonnez-moi, chers amis, mais vous dissertez sur la condition féminine, la fin de la Frontière, les cow-boys, le progrès, le chemin de fer... et personne ne semble se poser la question la plus élémentaire.
À quelle époque se déroule donc cette histoire ? Tout laisse penser que nous sommes à la fin des années 1880, peut-être aux alentours de 1890, à ce moment charnière où le Far West sauvage s'apprête à laisser place à l'Amérique moderne.
Finalement, voyez-vous, ce n'est peut-être pas l'année qui importe. John Ford filme surtout une époque qui s'efface. Celle où la loi du revolver s'incline devant celle des tribunaux... même si, pour y parvenir, il a parfois fallu qu'un homme tire le premier.
Allez les gars, le saloon vient d'ouvrir, je vous offre un verre ?