Paris, 1942 : l'identité s'y réduit à une fiche, une case administrative, et Joseph Losey filme l'horreur telle qu'elle a vraiment fonctionné, par des guichets, des ventes aux enchères, jamais par les larmes. Monsieur Klein, lui, applique sans ciller le precept des singes de la sagesse ("ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire") jusqu'à flairer dans la persécution une bonne affaire. Mais le vrai sujet n'est pas son enquête, c'est le gouffre qui s'ouvre sous lui : à force de ne regarder personne, il devient l'artisan de sa propre perte. Et derrière son cas, c'est toute l'indifférence française sous l'Occupation qui passe au tribunal : la police, la collaboration, cette complicité muette que personne ne veut nommer.
La scène d'ouverture contamine tout le reste du film. C'est là l'absurdité que Losey met à nu : trier les hommes selon une catégorie introuvable, ni tout à fait religieuse ni tout à fait biologique, pure fiction de formulaire. Homme de théâtre, le cinéaste refuse la violence frontale : sa caméra plane comme un démiurge menaçant, dans une grisaille clinique qui en dit plus long que mille discours sur la froideur de l'époque. C'est lent, parfois étrangement alambiqué, mais le malaise qui monte et l'absence de catharsis relèvent d'un choix autant éthique qu'esthétique. Le plus dérangeant tient à l'inversion qui ronge Klein : l'accusateur devient accusé, coupable sans faute, pris dans un cauchemar kafkaïen qui déborde 1942 et pourrait broyer n'importe qui, n'importe quand. On est tous un peu concerné.
Reste Alain Delon, ma plus grande surprise. Lui que je trouve d'ordinaire tout blanc ou tout noir, le voilà éblouissant de sobriété, calme et glacé pendant que tout brûle autour de lui. Pour aller chercher Losey en personne et produire un film pareil, prêt à se mettre en danger, il fallait un certain cran et Delon n'en manquait pas. Et si le cinéaste eut fort à faire avec le tempérament de l'acteur, il ne s'y trompait pas pour autant : à sa femme, il écrivait « il est une tragédie ». Cette part tragique qui le rendait si difficile à diriger, c'est elle, justement, qui faisait de lui l'homme providentiel pour incarner Klein.