A mi-chemin entre le western et le film d’aventures, John Huston réalise ici l’un de ses meilleurs films, dans les sommets arides des montagnes de la Sierra Madre.
En dehors de son amour pour l’aventure, Huston se distingue également en tant que formidable adaptateur de romans. Troisième des six longs-métrages que le cinéaste et Humphrey Bogart tourneront ensemble, Le Trésor de la Sierra Madre est une adaptation du roman éponyme de B. Traven, paru en 1927.
Cela fait déjà plusieurs années que John Huston projette d'adapter Le Trésor de la Sierra Madre quand la Warner achète les droits du roman de Bernard Traven, en 1941. Alors lorsqu’en 1947, le studio lui propose de réaliser l’adaptation de l’ouvrage culte de Traven, Huston accepte immédiatement. Ce roman est lui-même inspiré d’un poème germanique du XVIIIème siècle et raconte l’histoire de trois Américains à la recherche d’un trésor, trois hommes dont les destinées sont bouleversées par cette quête.
Huston a pris un certain plaisir à créer une collusion entre la littérature et le septième art. Il débute le travail d'écriture pendant la guerre, alors qu'il est enrôlé dans les troupes américaines. Officiellement, Huston ne rencontrera jamais l'écrivain, qui lui notifie cependant sa satisfaction à la lecture du scénario. Mais lors de la pré-production, Huston fait la connaissance d'un certain Hal Croves, qui se prétend envoyé par Traven pour le représenter. Ils s'entendent à merveille, si bien que le cinéaste embauche Croves comme conseiller technique. Des années plus tard, on apprendra qu'il s'agissait de Traven lui-même. Il faut dire que l’auteur a toute sa vue entretenu le mystère autour de son identité, considérant que seule son œuvre compte.
Le film livre un instantané sans concession du Mexique des années 1920. Années Folles en France, Roaring Twenties aux États-Unis, cette décennie promet beaucoup d’amusement des deux côtés de l’Atlantique. Au Mexique, les dorures ne sont pas sur les robes charleston, mais dans la tête de desperados désireux de faire fortune, et ce quel qu’en soit le prix.
C’est dans ce contexte postrévolutionnaire fragile qu’un duo d’Américains expatriés sans le sou va faire la connaissance d’un chercheur d’or vieillissant (interprété par Walter Huston). Dobbs (Humphrey Bogart) et Curtin (Tim Holt) le suivent dans la Sierra Madre, chaîne montagneuse qui donne son titre au film. On pense que trouver le bon filon est le plus dur, l’expérience des infortunés compères de la Sierra Madre va prouver que le garder est encore plus difficile. Dans ce décor âpre, la vie en est quasiment absente. En dehors de sordides lézards et de bandits sans foi ni loi, rien ne résiste à cet environnement. Le moral des hommes est mis à rude épreuve.
Aux côtés de Bogart, qu'il retrouve donc pour la troisième fois (après Le Faucon Maltais en 1941 et Griffes jaunes en 1942), le réalisateur impose la présence de son père, Walter Huston, dans le rôle du sage Howard. Le comédien accepte ce rôle de vieil aventurier rusé et édenté, et apprend l'espagnol pour satisfaire aux exigences du cinéaste, qui tient à filmer les autochtones dans leur langue natale : Le Trésor de la Sierra Madre est ainsi entièrement tourné en extérieurs au Mexique.
A ce titre, ce long-métrage est souvent considéré comme étant la première fiction hollywoodienne tournée presque entièrement à l’extérieur des Etats-Unis (Houston le présente ainsi dans ses mémoires), à tort. Une affirmation à nuancer car il semble qu’il y ait eu d’autres films américains tournés hors du pays, ne serait-ce que les derniers films de Rex Ingram, comme Baroud, tourné en 1933 au Maroc.
Lors de sa sortie américaine, le film reçoit un excellent accueil de la critique, qui salue sa densité psychologique, son esthétique et la qualité de sa mise en scène. Il continue de fasciner aujourd'hui encore : pour William Friedkin, « c'est un film incontournable sur l'avidité et l'un des meilleurs films à suspense jamais réalisés ».
Nommé quatre fois aux Oscars 1949 (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur second rôle masculin pour Walter Huston et meilleur scénario adapté), Le Trésor de la Sierra Madre décroche un joli score de trois trophées, passant malheureusement à côté de l’Oscar du meilleur film, attribué à Hamlet, de Laurence Olivier. Walter Huston obtient, au passage, l’unique statuette de sa carrière. Une consécration pour cet ancien ingénieur à qui l'histoire du cinéma doit beaucoup, à commencer par son fils John. Quoi de mieux pour lui que d’offrir à son père une fin de carrière avec les louanges de l’Académie ? Comme souvent, le cinéaste s’offre un caméo et les plus attentifs peuvent le reconnaître en costume blanc, dans plusieurs plans de rue où Dobbs lui fait l’aumône à trois reprises.
Pour incarner Dobbs, John Huston fait encore une fois confiance à son ami Humphrey Bogart. Quelques mois avant de jouer ce rôle, ce dernier déclare à un journaliste du New-York Times : « Attends un peu de me voir dans mon prochain film, je joue le pire salaud que tu n’aies jamais vu". Il est vrai qu’avec ce rôle antipathique, Bogart incarne un héros sombre et déploie toutes les facettes de son jeu d’acteur : tantôt séducteur ou blagueur, il lui suffit d’une fraction de seconde pour se transformer en monstre de cruauté dans une crise de paranoïa soudaine. Encore une fois, Bogart impressionne grâce à son charisme nonchalant, alors que l’acteur a déjà été consacré par Casablanca et plusieurs polars à succès.
Huston résume ainsi le personnage de Dobbs : il est l’aventurier dénué de morale, celui qui ne vit que dans l’obsession futile du gain. Le final du personnage est mis en scène dans une ville en ruines symbolisant sa propre existence. La boucle est bouclée : Dobbs est de retour en ville, son trésor est perdu, ses espoirs anéantis et sa vie détruite. Le message de Huston est clair : l’aventure selon cette voie est dénuée d’espoir.
Avec le personnage d’Howard, ancien prospecteur, on retrouve l’essence même de la thématique de John Huston pour lequel l’aventure n’est positive que dans sa construction et l’objectif (trouver un filon d’or, un faucon maltais ou une baleine géante) n’est qu’un prétexte. Howard est un aventurier épicurien et certainement le plus Hustonien des trois personnages.
Est-ce un hasard si John Huston offrit ce rôle à son père ? Certainement pas. En interprétant ce héros, Walter Huston signe ici une prestation remarquable. Tout en énergie et en joie de vivre (il suffit de le voir danser lorsqu’il a trouvé le filon), il insuffle une force époustouflante à son personnage, légitimement récompensée par un Oscar.
Initialement, le rôle du jeune Curtin était destiné à Ronald Reagan. Mais après avoir vu la performance de Tim Holt dans La Splendeur des Amberson (1942), d’Orson Welles, Huston lui propose d’interpréter le troisième aventurier de la Sierra Madre. Abonné aux westerns, Holt troque quant à lui son Colt contre un look d’aventurier qui lui sied comme un gant.
Des trois héros, il est sans doute le plus moderne et le moins romanesque. Il reflète la réalité d’une génération en devenir, celle qui construira l’Amérique après-guerre (le film est tourné en 1947).
Au final, Curtin n’a peut-être pas amassé d’or, mais il a enfin réalisé que sa jeunesse est une force qu’il va pouvoir utiliser à bon escient. Dans l’éclat de rire (peut-être un peu trop forcé) qu’il partage avec Howard avant le clap de fin, il affiche une confiance qu’il n’avait pas au départ. A l’inverse de Dobbs, Curtin a pris conscience de ses capacités et décide de partir à la recherche d’un autre trésor : après la mort de Cody (l’intrus qui vient tenter de faire un chantage auprès de nos trois héros), il réalise que cet homme avait une épouse et un avenir. Il décide de partir à la rencontre de cette femme auprès de laquelle il espère construire son avenir.
Pour l’anecdote, son père, Jack Holt, est également de la partie avec un rôle discret. N’ayant qu’un Golden Boot Award à son palmarès, Tim Holt livre une prestation sublimant celle de ses co-équipiers et en particulier d’un Bogart déjà consacré par Casablanca et ses polars à succès.
Finalement, les trois compagnons de la Sierra Madre offrent chacun une approche de l’aventure bien différente. Pour Dobbs, c’est une fuite en avant, pour Howard une raison de vivre, et pour Curtin un moyen d’arriver à ses fins. En décrivant le destin de ces personnages, John Huston démontre ici qu’il n’est pas le cinéaste de l’échec comme certains critiques réducteurs le laissent trop simplement entendre. Il est d’avantage le cinéaste de l’aventure, comme il s’est d’ailleurs toujours présenté lui-même, celui pour lequel l’objectif n’est pas l’objet de la quête mais l’expérience qui y mène. Il est donc temps d’oublier la critique désobligeante de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans "50 ans de cinéma américain" ("Le trésor de la Sierra Madre est un monument d’ennui académique"), Le trésor de la Sierra Madre se présente en effet comme un film pivot dans la filmographie de John Huston. Spectacle de tous les instants, ce film époustouflant, qui a inspiré Steven Spielberg pour sa saga Indiana Jones, est porté par trois comédiens au firmament de leur art.