"I'd follow your career, 'cause you're one of those pains in the balls who think the law can be honest."
Créée par David Milch, vétéran des séries policières, coproduite notamment par Walter Hill (qui réalisa en 1995 Wild Bill déjà adapté d'un roman de Pete Dexter), la série Deadwood est une sorte de climax du western : une ville aurifère en territoire natif, non soumise à la Loi des Etats-Unis, quelques années après la fin de la Guerre de Sécession et ayant vu passer pas mal de légendes de l'Ouest sauvage, de Calamity Jane à Wyatt Earp en passant par George Hearst. Un condensé plus qu'intéressant pour une fresque socio-historique hors des cadres sociaux.
Entre légendes, précisément, et intrigues, à la manière d'autres séries de qualité, Deadwood joue sur les tableaux de la reconstitution à huis clos, d'un parfait équilibre narratif et de personnages attachants malgré leurs troubles penchants et leur part d'ombre.
Si je déteste habituellement Ian McShane pour son jeu stéréotypé et simpliste, quels que soient les films ou les séries auxquels il a participé, je dois reconnaître qu'il joue ici un salaud de premier plan particulièrement saisissant voire attachant et qui finit par gagner en respect. Brad Dourif, que j'adore a contrario, interprète, lui, un médecin à la sagesse pragmatique rassurante, particulièrement expressif, notamment dans le dernier épisode de la première saison, Brian Cox un artiste insupportable et Jeffrey Jones un trop discret éditeur de journal à l'embonpoint introspectif. Une foule d'interprètes moins connus, sinon Keith Carradine en Wild Bill Hickok, Timothy Olyphant en héros nocturne à la démarche autoritaire, nonchalante et un rien rigide tout à la fois, ou Garret Dillahunt dans deux rôles successifs et magistralement joués leur donnent la réplique.
Il faut donc souligner la direction d'acteurices de plus en plus convaincante et de moins en moins figée dans les séries télévisées malgré le schéma imposé des stéréotypes. Nous sommes en 2004 et on sent déjà poindre ce nouvel âge d'or des séries. Le scénario a par ailleurs misé sur le fait de ne pas identifier un personnage précis en héros ou héroïne, ce qui permet à toustes de gagner en ampleur. Molly Parker incarne ainsi une jeune veuve bourgeoise fascinante, Paula Malcomcon une prostituée solide au grand coeur, Kim Dickens une autre en quête de rédemption et Robin Weigert une Calamity Jane alcoolique à la fois fragile et rude prophétesse à qui on a envie de faire un câlin mais uniquement si elle dort et qu'elle a pris un bain (c'est paradoxalement le personnage qu'on voit le plus souvent se laver ou se faire laver).
La réalisation est quant à elle assez propre malgré, parfois, quelques fantaisies somme toute assez pardonnables. Surtout, par petites touches, et plus rarement en plans larges, elle témoigne de l'évolution d'un simple campement sauvage en territoire natif vers le statut de ville "annexée" aux Etats-Unis, symbole de la colonisation sauvage sur la Frontière (et qui pourrait résonner de manière contemporaine avec une autre situation géopolitique hélas bien connue).
L'autre bonne surprise de cette série, c'est le rôle tenu par la ville et c'est après tout logique puisqu'elle lui donne son titre, personnage à part entière de l'histoire et peut-être même le principal, comme symbole d'une époque, et sans jugements ni partis pris. Cette volonté d'objectivité historique et l'importance des lieux de vie animent par ailleurs l'esprit de bon nombre d'autres séries historiques postérieures toutes aussi rondement menées (pensons à Hell on Wheels, Boardwalk Empire, Copper, Black Sails, 1883 ou, plus récemment, American Primeval). On peut se demander quelle est la part d'influence du Nouvel Hollywood dans l'émergence de ces oeuvres, notamment celle de Martin Scorsese. Ceci pourrait faire l'objet, si ce n'est déjà fait, d'une thèse. Dans ce cadre, il est intéressant aussi d'analyser les rapports de domination et, surtout, d'emprise subie par les dominé·es (Trixie, Dan, Farnum, Adams, Stapleton, Richardson, Joanie, Leon) à l'égard de leur "boss" vers lesquels iels retournent toujours, la queue entre les jambes, certes, mais en maugréant. Le personnage d'Albert Swearengen finit ainsi par s'imposer comme presque respectable, ce qui n'est pas sans rappeler les figures de parrains vues chez Coppola ou, précisément, Scorsese.
Enfin, il faut parler des dialogues, tantôt crus, tantôt énigmatiques, qui ne facilitent pas la vision en VO pourtant indispensable pour savourer tout le sel d'une langue elle aussi en construction, se détachant de l'anglais d'Angleterre encore parlé dans l'Est des Etats-Unis. C'est peut-être le petit plus qui permet de tenir lors des épisodes creux, hélas trop nombreux et qui ralentissent la narration, surtout dans la seconde saison, avant une troisième assurément la plus réussie.
Au fil des saisons, précisément, on remarquera l'évolution du ton, progressivement plus drôle (principalement de l'humour noir et de caractères), mais surtout des personnages de plus en plus humains jusque dans leurs excès, à travers luttes de pouvoir, amitiés provisoires et rédemptions dans un monde en plein changement, la violence hors-la-loi étant peu à peu remplacée par une violence plus civilisée mais toujours aussi cruelle. On se rappellera utilement Il Était Une Fois Dans l'Ouest de Sergio Leone (1968), oeuvre fondatrice et liée au Nouvel Hollywood cité plus haut. Au niveau du changement civilisationnel, précisément, on notera l'interaction mouvementée, dans la troisième saison, entre Merrick le journaliste et l'affairiste minier George Hearst, père de William Randolph Hearst, futur magnat de la presse et inspiration du Citizen Kane d'Orson Welles (1941), révélatrice de ce que semble défendre la série.
Si Deadwood n'est pas, loin s'en faut, une série chef d'oeuvre, elle n'en reste pas moins intéressante sur un plan psychologique et, évidemment, en tant que fresque sociale, historique, politique et économique. A voir absolument, avec un regard critique, pour le fond plus que pour la forme.
"I spit in my hand. Will that drive you screaming into the hills ?"