Christopher Lee est incontestablement l’un des acteurs les plus acclamés de tous les temps. Et pourtant, il n’a jamais été payé pour l’une de ses plus grandes performances : celle de Lord Summerisle dans la version originale de 1973 de The Wicker Man de Robin Hardy.
S’il est surtout connu pour avoir joué un certain nombre de rôles emblématiques tout au long de sa carrière, comme le comte Dracula dans les films d’horreur de Hammer Film Productions, Saroumane dans les trilogies Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit de Peter Jackson, le méchant de James Bond, Francisco Scaramanga, ou encore le comte Dooku dans la trilogie préquelle de Star Wars, l’une de ses performances les plus marquantes a été dans The Wicker Man. Alors comment la production a-t-elle pu ne pas le payer pour son travail ?
The Wicker Man est un film d’horreur folklorique britannique qui suit le sergent Neil Howie (Edward Woodward), un fervent catholique, alors qu’il enquête sur le cas d’une jeune fille disparue sur l’île écossaise isolée de Summerisle. Cependant, il y fera la découverte d’un mystérieux et déconcertant culte religieux qui règne sur l’île sous la direction de Lord Summersisle (Lee).
En 1973, Christopher Lee avait déjà joué dans de nombreux films d’horreur, dont Dracula et Frankenstein s’est échappé par exemple, et recherchait des rôles plus intéressants qui l’empêcheraient d’être catalogué en tant que “monstre fantastique”. Il s’est impliqué pour la première fois dans la production The Wicker Man lorsqu’il a rencontré le scénariste du film, Anthony Schaffer, qui avait décidé d’écrire un film d’horreur différent qui s’appuierait sur l’atmosphère plutôt que sur le sang. Schaffer a écrit le rôle de Lord Summerisle spécialement pour Lee. Cependant, The Wicker Man avait un budget si faible qu’il ne pouvait pas se permettre le tarif habituel de l’acteur, mais ce dernier a tellement aimé le projet qu’il a proposé de jouer gratuitement pour que le film puisse être produit, espérant que son nom attirerait les gens.
“Je n’ai pas été payé. Je n’arrête pas de le répéter aux gens et ils ne croient pas que c’est vrai. J’ai le contrat pour le prouver”, a déclaré l’acteur des années plus tard dans le documentaire The Wicker Man Enigma. “Quoi qu’il en soit, parfois on fait des choses par amour... S’ils m’avaient payé mon tarif normal – et tous les autres recevaient leurs cachets habituels – ils n’auraient pas pu faire le film.”
Son film préféré pourtant
The Wicker Man était donc un projet travail passion pour Christopher Lee, qui a également révélé qu’il était son film préféré parmi ceux dans lesquels il a joué parce qu’il était plus intelligent que la plupart des films d’horreur et parlait de quelque chose de substantiel.
The Wicker Man se concentre en effet sur l’idée de sacrifice, ainsi que sur le conflit entre les pratiques du paganisme et les pratiques modernes du christianisme. Ces thèmes sont beaucoup plus philosophiques que ceux de la plupart des films de monstres de son époque. Il n’y a pas d’esprits d’un autre monde ou de forces surnaturelles présentes dans le film : toute l’horreur provient de la communauté sectaire dirigée par le charmant Lord Summerisle, qui ne cherche qu’à servir son peuple, quel qu’en soit le prix.
British Lion Films
Le résultat : décevant sur le moment, culte dorénavant
Malgré le folklore subversif de The Wicker Man, le film n’a pas connu un succès immédiat. Tout d’abord, le producteur du film avait si peu confiance en son propre projet qu’il a décidé de le sortir sans aucune forme de présentation pour la presse. Christopher Lee a alors lui-même contacté tous les critiques britanniques qu’il connaissait pour leur proposer de les payer pour voir le film afin que le public connaisse son existence. Quelques années plus tard, l’acteur a même payé de sa propre poche toutes les dépenses nécessaires à la promotion du film aux États-Unis.
De plus, en raison d’un changement de direction au sein de British Lion Films, le montage et la distribution du long métrage ont été désastreux. Une grande partie des images originales, ainsi que la version originale du film lui-même, ont été perdues, et Lee a affirmé que la continuité du film n’était pas aussi efficace en conséquence, notamment dans une interview accordée à Total Film en 2005.
“On me pose encore beaucoup de questions sur The Wicker Man car c’est devenu l’un des grands films cultes de tous les temps. C’est vraiment l’histoire de ma carrière, faire des films culte. Et j’ai toujours dit que c’était le meilleur film que j’ai jamais réalisé, même sous sa forme massacrée, ce qui est le cas. Même le DVD est massacré. Qu’est-il arrivé à ce film, je ne le sais toujours pas. Le négatif a disparu depuis.”
En effet, il existe différents montages de The Wicker Man : celui de 87 minutes initialement projeté dans les cinémas britanniques, un montage du réalisateur de 95 minutes et un montage final de 91 minutes. Cependant, aucune de ces versions n’est la version originale que Robin Hardy a été contraint de couper à l’époque, ce que Lee a regretté toute sa vie.
“Je crois toujours que ça existe quelque part, dans des boîtes anonymes. Je le crois toujours. Mais personne ne l’a jamais revu depuis, donc nous ne pouvions pas le recouper, le rééditer, ce que je voulais faire. Ça aurait été dix fois mieux”, a-t-il déclaré au cours d’une conférence de presse au Festival du film fantastique de Bruxelles en 2002.
British Lion Films
Mais malgré tous ces obstacles, l’implication de l’acteur a porté ses fruits a posteriori, The Wicker Man étant depuis devenu l’un des films d’horreur les plus célèbres du genre. Un certain nombre de films d’horreur modernes, dont Kill List, Apostle et Midsommar (sans parler du remake de Wicker Man de 2006 avec Nicolas Cage), ont fortement été influencés par l’esthétique de l’horreur populaire de The Wicker Man ainsi que par son accent sur le sacrifice cultuel. Aucun de ces films d’horreur fantastique n’existerait sans l’amour de Christopher Lee pour The Wicker Man qui l’a inspiré à travailler gratuitement. Voilà qui est dit.
Mais ce n’est pas sa meilleure performance
Entre son meilleur film et sa meilleure performance, il y a bien une différence pour Christopher Lee qui a précisé sa meilleure prestation en tant qu’acteur était, selon lui, dans Jinnah (1998) de Jamil Dehlavi, un biopic sorti uniquement en DVD, dans lequel il a interprété Muhammed Ali Jinnah, le fondateur du Pakistan.
“C’est la meilleure chose que j’ai jamais faite. Et c’est la plus grande responsabilité que j’ai jamais eue en tant qu’acteur, car de nombreux membres de sa famille sont venus voir et ils m’ont merveilleusement soutenu.”
Hélas, le film est difficile à trouver aujourd’hui.
The Wicker Man toutefois est à découvrir en VOD si ce n’est pas déjà fait.