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    Batman, Harley Quinn, Killing Joke... Rencontre avec Bruce Timm
    7 août 2016 à 12:30
    Maximilien Pierrette
    Journaliste cinéma - Tombé dans le cinéma quand il était petit, et devenu accro aux séries, fait ses propres cascades et navigue entre époques et genres, de la SF à la comédie (musicale ou non) en passant par le fantastique et l’animation. Il décortique aussi l’actu geek et héroïque dans FanZone.

    Créateur de la série animée "Batman", où est né le personnage d'Harley Quinn, Bruce Timm revient sur son parcours à Gotham City, à l'occasion des sorties de "Suicide Squad" et "The Killing Joke", dont il est l'un des producteurs.

    Entre Killing Joke, dont il produit l'adaptation, et Suicide Squad, qui voit Harley Quinn, qu'il a contribuée à créer, faire ses premiers pas sur grand écran, en chair et en os, Bruce Timm est à l'honneur ce début de mois d'août. Et c'était déjà le cas lors de la Paris Comics Expo, dont il était l'un des invités d'honneur en avril. L'occasion de s'entretenir avec celui qui a animé notre enfance en étant aux commandes de la série consacrée à Batman.

    AlloCiné :  D'où vous vient cette fascination pour les super-héros ? Bruce Timm : Je ne sais pas vraiment (rires) Je me souviens juste que, quand j'étais petit, l'une des premières choses que j'ai vues à la télé était la série Superman avec George Reeves. Il y a ensuite eu le Batman d'Adam West en 1966, et moi j'étais comme ça : "Ouah ! J'adore ça !" C'est à partir de là que j'ai été à fond sur les super-héros, même si je ne saurais expliquer pourquoi. J'ai juste toujours adoré les comic books.

    Quel est le premier comic book sur Batman que vous avez découvert après la série ? Ce qui est amusant, tout d'abord, c'est que j'ai une étrange relation avec Batman et DC Comics. Quand j'étais petit, j'adorais Batman à cause de la série, au même titre que Superman. Et j'aimais aussi beaucoup les personnages de Marvel tels que Spider-Man ou les 4 Fantastiques, et c'est leurs comic books que je préférais lorsque j'étais adolescent.

    Puis il y a eu les comic books sur Batman dessinés par Jim Aparo, comme "The Brave and the Bold", ou Neal Adams, au début des années 70. Ou la série signée Steve Englehart et Marshall Rodgers en 1977. Avant cela, je trouvais les classiques assez fades, ou bizarres dans les années 50, et je préférais les versions plus réalistes, mais j'ai changé d'avis en vieilissant, et appris à aimer les comic books plus anciens.

    Batman est un gentil qui se déguise comme un méchant

    Qu'aimez-vous tant chez Batman ? Cela vient surtout de la série avec Adam West, mais j'aime l'univers et la galerie de méchants, qu'il s'agisse du Joker, de Catwoman ou de l'Homme-Mystère. Et j'aime aussi son costume. C'est sans doute bizarre de dire cela, mais je pense qu'il a la plus cool des tenues de tous les personnages de comic books. Même si la version d'Adam West était assez aimable, Batman c'est un gentil qui se déguise comme un méchant, comme une gigantesque chauve-souris vampire, ce que j'aime bien. Et c'est notamment ce qui me plaît chez lui.

    Quand vous est venue l'idée de la série animée ? Je travaillais chez Warner Bros. Animation, où nous venions de finir la saison 1 des Tiny Toons, qui était notre première série en même temps qu'un gros succès. Notre patron a décidé de garder toute l'équipe pour travailler sur d'autres projets, et nous étions au moment de la sortie du Batman de Tim Burton, donc nous avons émis l'idée de faire une série animée, puisque le film avait été un gros succès. Je m'en sentais capable et je voulais vraiment le faire, surtout que je n'avais jamais travaillé autour d'un super-héros dans l'animation.

    J'ai travaillé sur Les Maîtres de l'univers ou G.I. Joe, qui étaient des séries d'aventure. Mais personne, pour quelque raison que ce soit, ne voulait voir de cartoon consacré à un super-héros à l'antenne. Ça n'était pas à la mode à l'époque, et c'est grâce au succès du premier film qu'ils ont jugé que c'était faisable. Donc j'ai surtout été au bon endroit au bon moment, puis j'ai obtenu le poste de producteur sur la série, et tout est parti de là.

    La série a conservé le thème musical des films, signé Danny Elfman : était-ce votre choix ? C'est assez compliqué : nous avons bien sûr essayé de nous appuyer sur le succès du film de Tim Burton, mais nous ne voulions pas ressembler à son spin-off direct. Mais nous trouvions la musique de Danny Elfman très évocatrice et parfaite pour Batman, et à l'époque, il y avait une série télévisée Flash [sur CBS aux Etats-Unis et TF1 en France, ndlr] qui avait un thème très elfmanien, composé par une femme, Shirley Walker.

    La preuve en images (et en musique) :

    Je me suis donc dit que, faute de pouvoir s'offrir Danny Elfman, nous pourrions avoir Shirley Walker, que nous avons donc engagée pour faire la musique. Sauf que Danny Elfman a entendu parler de la série et a voulu y participer, et c'est lui qui a fini par faire le thème principal, même si c'est Shirley Walker qui a établi un bonne partie du style musical du show.

    A quel point la pression est-elle élevée lorsque l'on travaille sur une série télévisée autour de son super-héros préféré ? Il y avait beaucoup de pression mais j'étais étrangement confiant alors que je n'avais produit aucune série auparavant. J'avais comme l'impression que j'étais destiné à faire cela. Et la pression venait surtout de la popularité du premier film de Tim Burton, qui avait fait naître de grosses attentes quant au succès de la série. Mais je connaissais bien le matériau de base, donc je savais pertinemment ce que la série devait être, même si je reconnais que ma confiance en moi était étrangement élevée.

    Avez-vous remarqué tous ces petits détails dans "Batman" ?

    Quel a été le plus gros défi à relever durant toute la durée de la série ? Avec le recul, je dirais que c'était de conserver la fraîcheur d'année en année, en trouvant de nouvelles histoires à raconter, ou de nouvelles façons d'aborder des récits plus anciens. Et le résultat c'est que, aujourd'hui, lorsque l'on doit mettre sur pied une scène d'action avec Batman, on se demande "Que pouvons-nous faire qui n'ait pas déjà été fait un million de fois ?" Il va bien sûr se battre avec quelqu'un, lui mettre un coup de poing, lancer un Batarang..., mais il faut toujours trouver de nouveaux morceaux d'action inédits.

    Ce qu'il y a de bien avec Batman, même si tout le monde connaît bien sûr le côté "justicier sombre", c'est que de la série avec Adam West aux films de Christopher Nolan, en passant par les comic books de Frank Miller, il a plus d'une fois été montré qu'il y avait diverses façons de traiter une histoire sur Batman, en étant très sérieux ou un peu plus léger et fou, avec davantage de mystère ou de science-fiction. Ça marche de plusieurs façons car le personnage est très flexible.

    C'est pour cette raison qu'après Batman et Superman, nous avons fait Batman Beyond, qui est une version futuriste, puis Justice League, où Batman était le seul super-héros à ne pas avoir de super-pouvoirs. C'était amusant de trouver différentes saveurs au fil des années, car si nous n'avions rien fait d'autre que la série animée Batman sans changer de style, nous n'aurions pas continué à travailler sur ce personnage.

    Il y a diverses façons de traiter une histoire sur Batman

    La série "Batman" est aussi célèbre pour avoir créé le personnage d'Harley Quinn. Comment est-elle née ? Au départ, elle ne devait apparaître que dans un épisode : tout au long de la série, nous en avons eu plusieurs avec le Joker, et il était régulièrement accompagné d'hommes de main bizarres pour exécuter ses plans machiavéliques. C'est Paul Dini [scénariste et producteur, ndlr] qui a suggéré que nous ayons une femme de main avec un style à la Arlequin. J'ai trouvé que c'était une bonne idée, mais c'est vraiment lorsque nous avons eu les premiers rushes de l'épisode [le 7 ou 22 de la saison 1, selon les sources, intitulé "Chantage à crédit", ndlr], en voyant le look du personnage et en entendant sa voix que nous avons senti qu'il y avait quelque chose.

    A l'époque, nous étions réfractaires à l'idée de la faire revenir, car nous avions peur qu'elle affaiblisse le Joker si nous offrions à ce dernier une petite amie régulière. Mais Harley était tellement séduisante que nous n'avons pas pu nous empêcher de continuer à l'utiliser, en la faisant apparaître dans davantage d'histoires. Puis elle a fini par décoller et elle est maintenant super populaire.

    Vous souvenez-vous de la première apparition d'Harley dans la série ?

    Qu'avez-vous ressenti la première fois que vous l'avez vue dans un comic book ? C'était intéressant et bizarre en même temps (rires) Mais c'était une bonne chose. Il est bien sûr étrange de voir d'autres personnes s'emparer d'un personnage que vous avez créé pour faire d'autres choses avec, surtout que l'on se dit qu'on l'aurait utilisé différemment. Mais il ne faut pas se prendre la tête avec ça et laisser les choses se faire.

    Et que pensez-vous de "Suicide Squad", qui sera sa première incarnation en chair et en os ? Le film m'intéresse même si je ne sais pas grand chose à l'heure actuelle [l'interview a été réalisée au mois d'avril 2016, ndlr], car j'ai vu les mêmes choses que vous, à savoir les bandes-annonces, et je n'en sais pas plus. Mais je suis intrigué l'idée de voir ce qu'ils ont fait avec elle et la façon dont l'ensemble fonctionne.

    Harley Quinn prend les traits de Margot Robbie sur grand écran :

    Avez-vous été approché pour travailler sur des films en prises de vues réelles ? Jamais, mais je ne pense pas que cela m'intéresserait. Il y a quelques années, j'aurais peut-être dit oui si on me l'avait proposé, mais je n'en suis pas si sûr aujourd'hui. Je les vois souvent tourner des séries en prises de vues réelles dans les studios de Warner où sont nos bureaux, et il leur faut une heure pour mettre en boîte un unique plan. Et je pense que je n'aurais pas la patience de le faire, car j'ai une capacité de concentration limitée. Je suis bien là où je suis.

    Cette année vous retrouvez aussi le Joker grâce à "Batman : The Killing Joke" : a-t-il été prévu dès le départ qu'il serait classé R aux Etats-Unis ? Nous savions dès le début qu'il pouvait être classé R mais nous n'avons pas spécialement cherché à ce qu'il le soit. Et les gens de chez Warner Home Video auraient même préféré qu'il soit PG-13 [interdit aux moins de 13 ans non-accompagnés] car cela se répercute sur les ventes, puisque le film ne peut ainsi être conseillé aux enfants. Mais ils nous ont très vite dit que cela ne leur posait aucun problème si The Killing Joke devait être classé R.

    Nous n'avons pas essayé d'aller trop loin, mais nous ne nous sommes pas retenus pour autant. Nous avons fait le film comme nous estimions qu'il devait être fait, et pris le risque d'être classés R, sans vraiment savoir si ce serait le cas. Et lorsque le verdict est tombé, les gens de chez Warner Home Video nous ont soutenus et nous avons pu continuer ainsi.

    Toute adaptation est compliquée

    Pensez-vous que le succès de "Deadpool", lui aussi classé R aux Etats-Unis, a pu aider ? Je pense que ça a aidé, oui. Le timing était très bon car nous avons reçu notre classification une semaine avant la sortie de Deadpool, alors que des questions se posaient encore quant à notre volonté d'aller jusqu'au bout. Puis Deadpool a engrangé des tonnes d'argent, et on nous a alors dit : "D'accord, on va le faire comme ça !" (rires) Je pense que ce succès leur a donné un peu plus confiance en eux.

    Cela veut donc dire que le film est fidèle aux événements du comic book dont il s'inspire ? Il y est très fidèle, et le seul changement opéré concerne les morceaux d'histoire que nous avons dû ajouter, puisque celle du comic book n'est pas assez longue pour tenir sur tout un film. Nous avons donc doublé la longueur du récit, en y ajoutant un prologue entier grâce auquel nous creusons le personnage de BatGirl avant de lancer les événements de The Killing Joke. C'est comme si nous avions réuni deux histoires séparées dans un seul film, et le résultat fonctionne bien.

    Le prologue nous offre notamment cette scène d'action :

    Et vous avez ainsi pu retravailler avec Kevin Conroy et Mark Hamill, qui doublaient déjà Batman et le Joker dans la série. Oui et c'était incroyable. C'est toujours un plaisir de travailler avec eux car, en plus d'être de super personnes, ils sont tout simplement parfaits dans leurs rôles respectifs. Surtout Mark, qui voulait que nous fassions The Killing Joke depuis longtemps, à tel point qu'il connaissait le comic book par coeur avant que nous ne lui envoyions le scénario.

    Quel souvenir gardez-vous de l'adaptation animée de "The Dark Knight Returns", autre comic book très aimé, que vous aviez aussi produite ? C'était amusant, mais un gros défi aussi. Lorsque nous faisons une adaptation, nous souhaitons être le plus fidèles possible au comic book, mais nous réalisons que des choses qui fonctionnent sur le papier ne seront pas aussi efficaces dans un film. Et nous prenons souvent parti d'être trop fidèles plutôt que d'essayer de rendre l'ensemble plus cinématographique.

    Mais The Dark Knight Returns n'a pas été si difficile que cela à adapter en long métrage, et le plus compliqué a été trouver un style qui corresponde à celui de Frank Miller, sans non plus être le même. Et c'est là le plus gros défi d'une adaptation animée : il faut faire en sorte de rester fidèle à l'esprit du matériau de base, car il peut être impossible de le retranscrire intégralement sur l'écran. C'était même très dur sur The Killing Joke, car le style de Brian Bolland est très réaliste, alors que ce que nous faisons ne l'est pas du tout. Toute adaptation est compliquée.

    Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 17 avril 2016

    "Killing Joke", ou quand Batman fait face au Joker. Ou presque :

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