Sous les atours d’une comédie azuréenne portée par Audrey Tautou et Gad Elmaleh, Pierre Salvadori montre une dissection précise de la valeur. Un employé d’hôtel est pris pour un milliardaire par une femme qui vit du compagnonnage de luxe ; le quiproquo lance la machine : elle, disparaît. Lui la poursuit, s’endette. Mais là où la screwball classique, de Lubitsch à Wilder, orchestrait le chaos sentimental pour révéler un amour préexistant, Salvadori ancre la romance dans l’économie. L’amour n’y triomphe pas de l’argent : il se débat en lui.
Le geste le plus fin du film consiste à faire de la monnaie un langage. La pièce d’un euro en condense l’enjeu. Quand Jean offre son dernier euro pour quelques secondes de conversation, il ne paie pas : il requalifie la transaction. L’argent devient signe, reconnaissance, tentative d’inscrire du symbolique dans un monde régi par l’échange. Lorsqu’Irène rend la pièce, elle entérine une symétrie : ils sont désormais deux travailleurs du désir. Et quand cette même pièce sert à payer un péage dans le dernier plan, le fétiche redevient circulation. La boucle est d’une rigueur presque mathématique.
Cette économie innerve les corps. Jean demeure un corps socialement programmé : même devenu gigolo improvisé, il corrige une nappe, porte une valise, se lève au moindre appel. Le burlesque naît de cette mémoire gestuelle qui résiste au fantasme. Gad Elmaleh adopte un minimalisme presque keatonien, laissant le social affleurer dans chaque mouvement retenu. Face à lui, Irène est pure performativité. Sa voix, sa posture, son regard s’ajustent au standing du lieu. Audrey Tautou laisse pourtant filtrer une vitalité moins lisse sous le vernis, empêchant le personnage de se réduire à une prédatrice cynique. Deux manières d’habiter le capitalisme sentimental se font face : l’apprentissage obstiné et la maîtrise stratégique.
La mise en scène travaille cette tension par l’ellipse et la lumière. Les ombrelles accumulées dans les cheveux d’Irène condensent des heures de séduction en quelques plans : le désir naît de ce qui manque à l’image. Les hôtels et terrasses baignés de soleil exposent les corps comme des vitrines ; la nuit, au contraire, autorise la fragilité. Salvadori filme le luxe sans mépris, avec un désir lucide. C’est ce qui rend sa critique plus acérée : on comprend l’attrait du monde, autant que sa mécanique.
Au terme du parcours, le film refuse la morale confortable. Jean ne sauve pas Irène du luxe ; il apprend ses règles, les infléchit, accepte que l’amour, ici, sache ce qu’il coûte. La dernière échappée en scooter n’est pas une fuite naïve : payer le péage avec l’euro initial, c’est solder le fantasme sans le nier. L’argent cesse d’être hiérarchie pour redevenir simple moyen de passage.
Hors de prix est une comédie sophistiquée parce qu’elle prend au sérieux ce qu’elle montre : la marchandisation des corps, la circulation des signes, la possibilité ténue d’un lien qui ne serait pas dupe. Et l’idée qui demeure est celle-ci : dans un monde où tout a un prix, la seule liberté réside peut-être dans la manière de payer.