On croit d’abord qu’il s’agit d’un film sur l’Irlande, sur les remous de l’Histoire, sur les trahisons, les fiertés, les balles dans le noir. Mais Le Vent se lève n’est pas un film sur l’histoire, c’est un film par où l’histoire passe, et qui en garde les traces, les blessures et les incohérences. Il faut regarder Le Vent se lève non comme une reconstitution mais comme une déflagration lente qui consume les visages, les liens, les croyances. Loach, ici, ne filme pas des héros mais des hommes. Et ces hommes sont divisés. Non entre le bien et le mal, mais entre deux fidélités : celle à l’autre et celle à l’idéal.
La caméra ne s’élève jamais. Il n’y a pas de surplomb, jamais de surplomb chez Loach. Il ne cadre pas la lutte : il l’habite. L’idéologie ici n’est pas un discours, c’est une fatigue sur les épaules, une ombre sur le visage. Le traité qui divise Damien et Teddy n’est pas une péripétie politique : c’est une scission. Ce n’est pas une question de parti, c’est une question de foi. Deux manières de croire à l’avenir s’opposent, et leur conflit rouvre une plaie plus ancienne que l’Irlande elle-même : celle du pouvoir qui corrompt, de la loyauté qui trahit, de l’amour fraternel qui ne résiste pas à l’épreuve du réel.
Et l’on sent, dans chaque scène, cette tension entre ce qui doit être dit et ce qui ne peut plus l’être. Loach filme l’indépendance comme une défaite, la révolution comme un sacrifice inutile. Le peuple, ici, ne triomphe pas : il saigne, il enterre ses morts, il se divise. La victoire est abstraite. Ce qui reste, c’est l’enfant orphelin, c’est la vieille femme qui pleure, c’est la communauté disloquée.
Alors oui, on pourrait dire que Le Vent se lève est un film sur la violence. Mais ce serait trop facile. Car la violence, ici, ne se donne pas en spectacle : elle se vit. Elle est dans le corps, dans la bouche qui dit la sentence, dans le regard de celui qui la reçoit. Lorsqu’un jeune traître est exécuté par ses propres camarades, le plan est atroce. Presque vide. La terre est mouillée. Le ciel bas. Le geste maladroit. Et l’on comprend que cette révolution ne sera pas glorieuse. Elle sera sale, confuse, ambivalente. Et c’est précisément cela que Loach filme : non la pureté, mais le prix. Le coût humain, moral, intime, de chaque acte prétendument nécessaire.
Et si l’on voulait trouver une morale, une ligne, un message, il faudrait peut-être l’écarter. Car Le Vent se lève interroge surtout. Il y a quelque chose d’âprement dialectique dans cette manière de refuser les raccourcis : Damien n’est pas un martyr, Teddy n’est pas un traître. Chacun a ses raisons, chacune intenable. Et c’est précisément parce qu’il n’y a pas de réponse que le film est grand. Parce qu’il ne choisit pas pour nous. Parce qu’il ne referme rien.
Alors, face à ce film, on ne sait plus très bien quoi défendre. On sait seulement que quelque chose s’est effondré. Quelque chose auquel on croyait, peut-être. La fraternité. L’idée même qu’un peuple puisse parler d’une seule voix. Ce qui reste, ce sont les voix dissonantes, les adieux sans réconciliation, les regards mouillés de ceux qui n’auront pas su aimer autrement que dans l’opposition.