Une nuit, un bureau, une table, et deux hommes : Garde à vue n'a besoin de rien d'autre. Sous ses airs de polar, le film creuse en réalité une âme. Derrière cette âme, tout un milieu : cette bourgeoisie de province que les dialogues de Michel Audiard dépeignent sans la moindre indulgence. Car c'est elle, la vraie arme du film : une langue tranchante, gouailleuse, que chaque personnage manie comme une lame. On est suspendu : manipulé ou manipulateur ? et plus on avance, moins on sait. Chaque témoignage fait basculer d'un côté puis de l'autre. On en vient à douter comme Lino Ventura, muet dans cette salle, sans savoir quoi faire. Même Martinaud (Serrault) se met à douter de lui-même. Sous l'interrogatoire affleure un drame bien plus intime : un couple en ruine, une humiliation rentrée, et cette idée glaçante que le crime ne niche pas chez un monstre, mais dans la banalité jalouse d'une vie rangée.
À la langue d'Audiard répond la mise en scène de Miller : tout est enfermement. Lumière bleutée, néons froids, pluie qui colle à la nuit, aucune échappée vers le dehors. Et le film va droit au but, court, tendu, comme s'il refusait le moindre souffle. Lino Ventura y impose une force brute, déjà convaincue, qui traque sans relâche la preuve de ce qu'il croit savoir, et dont la certitude devient effrayante. Face à lui, Michel Serrault est sidérant, antipathique et pitoyable à la fois, arrogant et brisé, jusqu'à un effondrement final. Et cette petite ritournelle de manège signée Delerue, légère comme un souvenir d'enfance, devient peu à peu sinistre, tandis qu'une nuit de Saint-Sylvestre (la fête du renouveau, tout de même) fait voler une existence en éclats. Au bout du compte, il ne reste qu'un face-à-face, mais quel face-à-face ! Deux comédiens, une table, des mots, et nous en apnée. Miller comparait d'ailleurs chaque matin de tournage à une montée sur le ring, moins pour livrer le combat que pour l'arbitrer un duel de titans.