The Greatest Showman est un film immédiatement séduisant. Les mélodies restent en tête, les chorégraphies sont millimétrées, les couleurs éclatantes… Tout est pensé pour émerveiller, pour emporter les spectateur•ices dans un spectacle total. Mais derrière cette façade brillante, le goût reste amer.
Le film semblait pourtant poser une question intéressante : celle d'un homme, Barnum, mû par l'ambition et le profit, qui transforme des individus marginalisés en attraction. Un homme qui exploite des existences, des corps, des différences, sans réel égard pour ce qu'ils vivent. Sauf que cette exploitation est traitée comme si cela était… acceptable.
Tout est visible. Les spectateur•ces comprennent son égoïsme, l'objectification des personnes avec qui il travaille. Les personnages aussi, dans une certaine mesure. Pourtant, jamais le film ne va au bout de cette critique. Barnum est présenté comme un rêveur, un opportuniste, parfois maladroit, un peu filou, mais jamais véritablement comme quelqu'un de moralement condamnable. Son rapport aux autres reste superficiel, utilitaire, et cela ne constitue jamais le cœur du conflit. Ce qui déclenche réellement sa chute n'est pas son exploitation des « monstres de foire », mais celle de
la chanteuse d'opéra et sa liaison ambiguë avec elle puis la perte de sa famille
. C'est donc l'amour qui le fait tomber. Comme si la faute morale n’était pas là où le film l’avait pourtant installée.
Les personnages qu'il exploite restent, eux, étonnamment flous. Leur individualité est à peine esquissée. Qui sont-ils, en dehors de la scène ? Quels sont leurs noms, leurs histoires, leurs contradictions ? Le film ne semble pas s'y intéresser.
La chanson « This Is Me » donne l’illusion d'un point de vue intérieur, mais elle reste isolée, presque décorative. Elle affirme une identité sans jamais vraiment la construire. Dès lors, une question se pose : cette absence est-elle un choix conscient, destiné à nous faire ressentir leur objectification ? Ou bien est-ce une limite du film lui-même ?
Rien, dans la mise en scène globale, ne vient confirmer la première hypothèse. Et c’est sans doute ce qui rend la fin si déroutante dans le mauvais sens.
Barnum n'est pas réellement confronté aux conséquences de ses actes. Il est ramené à sa famille, pardonné, réhabilité. Le récit glisse vers une réconciliation douce, apaisée, là où il aurait pu interroger frontalement la violence de son regard sur les autres. Regard qui ne change pas vraiment. Et les personnages en sont conscients ! Mais cela n'a pas vraiment d'importance vu que, au final, il ne les a pas mal traités et que grâce à lui, ils ont pu tous se rencontrer entre « monstres ». Notez mon ironie.
Ce qui reste, au terme du film, n'est pas tant de l’émerveillement que de l’amertume. Parce que tout était là : le sujet, les moyens, les personnages. Mais le film choisit la facilité. Il préfère la chaleur d'une happy end à la complexité morale qu'il avait lui-même esquissée. Le pardon de l'homme blanc qui est plus un businessman qu'un showman.
Que célèbre réellement The Greatest Showman ? Que veux me dire ce film ? Je ne sais pas. Accepter la différence ? Ou que profiter de la différence est acceptable tant que les concerné•es ne s'en plaignent pas directement ?
Qu'être un homme blanc rêveur, au final, peu importe nos actes, nous sauvera toujours de la déchéance.