A Serbian Film s’avance sous les atours du cinéma extrême, mais dissimule sous sa surface abjecte une construction allégorique d’une rare densité. Il ne s’agit pas simplement d’un film qui choque : il s’agit d’un film qui interroge la structure même du trauma collectif, celui d’un peuple broyé par les logiques géopolitiques, les effondrements idéologiques et la violence institutionnelle. La pornographie, ici, n’est pas du sexe : elle est un langage. Un langage politique. Ce qui est exhibé n’est pas tant l’acte sexuel que l’aliénation d’un sujet dont le corps est réduit à l’état de fonction, d’organe exploité, d’outil au service d’un spectacle qui ne nourrit que l’appétit mortifère du pouvoir.
Dans cette perspective, le détail de l’érection incomplète de Milos acquiert une portée symbolique majeure : elle dit la chute d’une virilité sociale, l’effondrement d’un désir qui, vidé de toute subjectivité, n’est plus producteur de vie mais de douleur. Le corps masculin n’est plus vecteur de puissance, mais machine dysfonctionnelle, symptôme d’une société qui a déréglé les fonctions élémentaires du vivant. La pulsion de vie (Eros) est détournée, pervertie, inféodée à une logique de Thanatos. La procréation elle-même est retournée contre elle-même : il ne s’agit plus de donner naissance, mais d’instrumentaliser la vie dès son origine pour mieux affirmer la toute-puissance de la mort. Le viol du nouveau-né devient, dans cette horreur absolue, le point nodal d’une dénonciation politique et existentielle où l’humanité se détruit dans ce qu’elle a de plus sacré.
Sur le plan médical, le film explore les zones les plus sombres du trauma psychique, dans ce qu’il produit de dissociation, de fragmentation de la mémoire, de désaffiliation. Milos, sous emprise pharmacologique et psychologique, devient le corps-objet d’un système biopolitique, privé de tout consentement réel. Il évoque les patients atteints de troubles dissociatifs sévères (formes extrêmes de PTSD), errant dans une temporalité décomposée, où les affects n’ont plus de support narratif. On peut parler d’un effondrement de la cohérence ego-somatique : Milos agit, mais ne sait plus au nom de quoi. Le système a absorbé son moi.
Philosophiquement, le film pose des questions fondamentales sur la responsabilité dans l’inhumain. Si Milos est drogué, manipulé, détruit psychiquement, peut-on encore le considérer comme un agent moral ? A Serbian Film rejoint ici les réflexions de Hannah Arendt sur la banalité du mal, ou de Canguilhem sur l’anormal comme production sociale. Le monstre n’est pas tant celui qui commet que celui qui organise, planifie, ordonne — dans un système où l’inhumanité devient méthode. Le vrai scandale n’est pas dans le geste, mais dans sa rationalisation.
Le spectateur, enfin, est convoqué comme témoin impuissant. Le dispositif du snuff movie mis en abyme lui renvoie sa propre position de voyeur, l’oblige à prendre conscience du regard comme acte moral. Le cinéma, ici, ne divertit plus : il dissèque. Il déplie devant nous un monde où les catégories esthétiques, morales et politiques s’effondrent simultanément. L’abjection n’est plus un accident : elle est le symptôme d’une modernité déshumanisée.