Vous êtes cordialement invité à l'anniversaire du patriarche, mais prévoyez de grignoter avant : les toast sont très durs, dans cette famille. Bienvenue dans Festen, la révélation de Thomas Vinterberg ("Attention, d'après le Dogme 95 qu'il a signé, ce n'est pas son film", oui on sait) à Cannes en 1998, qui est nettement moins malaimable que son introduction peut le laisser paraître : n'ayez pas peur du format 4/3, du grain d'image ultra-flou (par contre, une remasterisation pour un blu-ray, c'est quand vous voulez, les éditeurs DVD...L'image, pour un film de 1998, est atroce), des mesquineries étranges en famille (le frangin qui
abandonne
femme et enfants sur le côté de la route pour embarquer son frère, dans la plus pure hypocrisie puisqu'il ne peuvent pas se saquer...). Cette famille, vous allez la connaître sans les présentations, sans serrer les mains, très vite, avec un montage qui en a gros sur le cœur (
un couple s'engueule, pas loin du divorce, un autre joue à un mystérieux jeu de piste qui commence dans une baignoire, un autre fricote
: tout est en même temps, on virevolte entre tout ce beau monde, avec quelques transitions virtuoses). Entrez, asseyez-vous, mais ne goûtez pas trop le champagne du Papounet, il a un goût très amer, vous vous en apercevrez lors du premier toast. C'est à ce stade que l'ensemble du film bascule tout à coup dans un autre scénario, de la comédie grinçante à l'humour noir (dont on raffole généralement assez peu) au drame familial qui se soude contre le Monstre, peu à peu (et là, on est plus que client). Le patriarche aurait dû choisir le papier jaune, celui de l'hypocrisie, car le vert (celui de la "vérité") a tiré la nappe sous les verres. Rien ne va plus.
La sœur cadette dément, le fils aîné (le concerné) fuit, le cuisinier (son ami d'enfance) le rattrape pour qu'il retourne finir l'aveu, et le père le confronte
avant même que le pauvre gars ait eu le temps de réfléchir à tout ce bazar. Sur notre chaise, on s'est fait prendre par surprise (la coupette à la main, l'air joyeux, "Wé joyeux annivers... attends, qu'est-ce qu'il a dit, là ?!"), alors on commence à invectiver l'écran. Un ami "de couleur" de la frangine cadette débarque, ce qui ne plaît pas au frère cadet raciste...ça commence à sentir mauvais, cet anniv', ou bien ? Le grand frère y retourne, et porte un toast
"A celui qui a tué ma sœur."
, évidemment ça remet une pièce dans la machine (sortez le popcorn), le frangin dont on ne se méfiait pas
avait une liaison avec la serveuse
alors qu'il est marié (rhooo, c'est mieux que chez les Kardashian), et les domestiques
cachent les clés des invités
pour les empêcher de partir et les confronter à la vérité, et là, on est touché. Cette solidarité, sans rapport de "patron riche / serviteurs", juste des gens qui veulent aider un homme à passer ses traumas, et un Monstre à tomber, oui, ça touche. A cela s'ajoute la haine d'une famille conservatrice qui veut mettre la poussière sous le tapis (
la mère qui traite son propre gamin de "petit intéressant", et la mamie qui chante par-dessus les arguments du petit-fils, toute l'assemblée qui reprend une comptine raciste à l'attention du petit copain, une chenille joyeuse qui s'organise pour étouffer l'affaire
... Le déni arrache le cœur, autant que ce plan tragique et esthétique de "l'indésirable" mis dehors par ses propres proches...). Et quand on est au fond du trou (avec les premières bulles de la coupette, qui collent au fond du verre), Vinterberg n'oublie pas d'être sensible envers les laissés pour compte :
une lettre (la solution du jeu de piste, trouvée par la sœur médisante, est en réalité une lettre d'aveu de la petite sœur suicidée dans la fameuse baignoire du début...
), juste quelques lignes qui changent tout.
Un personnel qui refuse de servir la tournée du Papounet qui voudrait masquer l'affaire, un frère cadet qui ne met non plus son grand frère dehors mais son père,
avec ce magnifique dernier plan du
frangin abusé
qui "voit le geste, le changement de camp de la peur". Si seulement ça pouvait arriver plus souvent, on veut bien trinquer à ça, en revanche.