Trois hommes qui s'ignorent, trois routes qui se cherchent, et déjà, au sol, le cercle rouge que Melville a tracé pour eux. Ils n'y entreront que pour y mourir ensemble. Le suspense s'évapore dès l'ouverture. Ce feu rouge grillé par la voiture de police, ces deux silhouettes qui montent en silence dans le compartiment sans qu'on sache laquelle porte les menottes : le récit prend aussitôt la forme d'une cérémonie dont la fin est écrite d'avance. Force melvillienne, évidemment, que de tout dire sans un mot, mais c'est de là aussi que vient la limite du film. Comme souvent avec Melville, flic et truand y obéissent au même code, la même rigueur d'artisan pour braquer une bijouterie que pour la traquer, jusqu'à cette sentence qui referme tout. Tous les hommes sont coupables. Aucun n'est tout à fait un héros, aucun tout à fait un monstre : ce sont des fonctions que des hommes occupent un temps, et qu'on remplacerait sans que la machine ralentisse.
La solitude y va jusqu'à l'os, et si aucune femme n'existe vraiment dans ce film, c'est selon moi une décision, pas un oubli. Il ne leur reste que le métier, les rituels et quelques bêtes pour famille (les chats du commissaire, les araignées de Jansen). Autour d'eux, l'honneur criminel part en morceaux, l'indic vend, la souricière se referme, et Melville filme l'enterrement de sa propre mythologie avec la mélancolie d'un vieux professionnel qui sait que son monde ne lui survivra pas. La mise en scène est millimétrée jusqu'à l'obsession, et la tension monte sans qu'un seul plan hausse le ton. Henri Decaë lessive l'image dans une gamme de gris bleutés qu'aucune tache chaude ne viendra jamais réchauffer, malgré ce que promet le titre. Rues désertes, boue, neige, pluie, une ville vidée de sa vie. Tout les chemins mènent au cercle rouge. Un petit mot sur le casse de la bijouterie qui est pour moi le sommet du film. 25 minutes muettes et hypnotiques que je me rejoue malgré moi chaque fois que je traverse la place Vendôme.
On le sait, Melville dirigeait ses stars en tyran, exigeant d'elles un jeu réduit à presque rien, et toutes ne portaient pas cette contrainte avec la même aisance. Bourvil y est bluffant, l'increvable comique populaire transformé en commissaire taciturne. Quel pari ! Et savoir qu'il tournait en cachant sa maladie à l'équipe, tenant les prises à la morphine, mourant un mois avant la sortie, ajoute au film une gravité qu'il n'a jamais eu besoin de jouer. Gian Maria Volonté apporte le seul corps encore fébrile du film, une animalité que les trois autres ont désapprise. Alain Delon reste derrière son masque, opaque au point qu'on peine à s'y attacher, même si l'on devine dessous la fatigue d'un homme qui a déjà tout compris. Preuve, malgré tout, qu'un grand acteur n'a pas besoin d'une seule réplique pour occuper le cadre. Yves Montand est aussi bouleversant : son delirium tremens bâtit le personnage entier avant le premier mot, et son refus de toucher sa part (seul geste de rédemption du film) le laisse dans le jeu au lieu de l'en sortir et condamne le trio. Une ironie parfaitement melvillienne.
J'aime Melville d'un amour patient : sa lenteur, ces atmosphères qu'il fait lever d'un simple cadre et d'un silence tenu. Mais ici, si le cocktail opère encore, l'écriture, elle, a déserté. Une intrigue de trois lignes étirée sur deux heures, avant un dénouement liquidé en quelques secondes. J'attendais un affrontement mais Melville n'avait jamais promis qu'un verdict. Je connais son goût des histoires minces dilatées jusqu'à l'épure, mais Le Cercle rouge en est le cas le plus extrême, jusqu'à ce que les longueurs pèsent et que passer d'une scène à l'autre devienne un effort. La mise en scène est géniale, le scénario ne lui offre rien à sublimer : moins abouti que Le Samouraï ou L'Armée des ombres, et j'en espérais davantage.