Le succès d'It Follows valut à David Robert Mitchell la seule récompense que Hollywood distribue encore avec générosité : la permission de faire n'importe quoi, une fois. Il en a fait Under the Silver Lake, film sur un chômeur de trente-trois ans qui déchiffre des messages cachés dans les boîtes de céréales. A24 l'a acheté, envoyé en compétition à Cannes en 2018, puis a reculé sa sortie de mois en mois avant de le lâcher dans une poignée de salles et sur les plateformes, avec la discrétion qu'on réserve aux erreurs commerciales.
Sam a trente-trois ans et vit à Silver Lake, quartier de Los Angeles dont les loyers ont doublé pendant que la population continuait de s'y déclarer artiste. Il doit plusieurs mois à son propriétaire, qui lui donne cinq jours avant l'expulsion. Il emploie ces journées à observer ses voisines depuis son balcon, aux jumelles, avec la constance d'un homme dont les heures ne servent à rien d'autre. Une jeune femme, Sarah, s'installe au bord de la piscine, ils se plaisent, elle disparaît dans la nuit : appartement vidé, symbole peint sur le mur. Sam se met à chercher. Il trouve, sous la ville, un fanzine complotiste, un roi des clochards, des codes dans les pochettes de disques, des milliardaires qui se font enterrer vivants en compagnie de jeunes femmes, et un vieil homme au piano qui lui explique que toutes les chansons de sa jeunesse, toute sa rébellion, ont été écrites sur commande par le même employé. Le film annonce un Los Angeles souterrain et fournit surtout l'inventaire de ce qu'un homme est prêt à croire pour ne pas compter les jours qui le séparent du trottoir.
Le dispositif de point de vue est verrouillé : hors de rares exceptions, aucune image n'existe que la présence de Sam ne certifie. De ce verrouillage, Mitchell tire sa véritable trouvaille, qui est une économie de l'information. Les indices sont filmés avec une emphase strictement égale : même insert, même légère poussée avant, même suspension du montage, que la piste soit féconde ou parasitaire. Le polar classique hiérarchise à la place du spectateur et lui indique par le découpage ce qui compte ; Mitchell abolit cette hiérarchie et produit dans le corps même du film ce que le complotisme est réellement, non pas une maladie du contenu des croyances, mais une maladie de la pondération.
La musique de Rich Vreeland travaille avec une malice supérieure. Cordes herrmanniennes, cuivres d'enquête, pastiche de grand orchestre : la partition promet en permanence un genre que le cadre refuse de fournir. Elle précède les images et les surdétermine, elle transforme un homme en chemise sale traversant un parking en héros de récit. Le premier complotiste du film est donc sa bande-son, qui attribue du sens à des plans qui n'en portent aucun. C'est la seule réussite du film qui soit intégralement mesurable.
Suspendre la hiérarchie des signes fonctionne. Suspendre le jugement sur celui qui les lit est autre chose, et rien dans le dispositif ne l'imposait : le contrechamp qui montrerait ce que Sam ne voit pas n'aurait pas rompu l'égalité des indices, seulement l'impunité du regard. Mitchell s'en prive et ne garde que la durée. Il disqualifie son héros par usure, en le maintenant à l'écran jusqu'à ce que le spectateur en ait assez de lui, méthode qui délègue le verdict au seuil de tolérance de chacun. Si étant qu'il en aie un.
Reste le point où le film se ment. Sarah est un corps observé aux jumelles depuis un balcon avant d'être une personne à qui l'on parle ; le film lui accorde une soirée, quelques gestes, un peu d'humour, puis la retire du récit en une nuit et la convertit en énigme. Quand elle réapparaît, c'est enterrée sous la ville, offerte à un milliardaire et à son attente de transcendance, objet de plus dans un caveau. Le film croit dénoncer cette conversion ; il l'opère lui-même, et avant le milliardaire. Les autres femmes entrent dans le champ par apparition — au bord du cadre, dans un reflet, au fond d'une profondeur de champ — plutôt que par une trajectoire dont on aurait suivi l'origine, et plusieurs sont créditées par fonction avant de l'être par nom, l'Actrice, la Fille au ballon, la Voisine seins nus. La nudité est unilatérale, et son emploi le plus révélateur revient à cette tueuse masquée et nue dont le corps constitue en même temps l'objet de la frayeur et la prime de spectacle. On ne tient pas un discours sur la consommation des jeunes femmes en organisant leur exposition selon les échelles et les durées de cette même industrie. Le seul argument qui sépare Mitchell de son personnage lui est extérieur — Sam est sale, ridicule, il pue. On reconnaît là l'opération par laquelle le cinéma américain des années 2010 a converti la critique de l'objectification en licence d'objectifier, à condition d'y adjoindre un protagoniste antipathique et une entrevue promotionnelle.
L'odeur, justement. Elle est la seule vérité stable concernant Sam, et le cinéma ne peut ni la montrer ni la faire entendre : elle doit être dite par des tiers, à répétition, sans jamais accéder à l'image. Dans un récit entièrement organisé par la lecture de signes visuels, l'information sur le protagoniste échappe par principe au code. Dommage.
De là découle l'ironie la plus dure du film. Le seul mystère qu'il résout est celui sur lequel Sam n'enquête jamais — les chiens tués, la mise en garde peinte sur son pare-brise, sa violence. Ces indices circulent selon le régime d'insert exactement identique à celui des fausses pistes, et disparaissent dans le bruit qu'ils partagent avec elles. Le montage démontre alors la fonction sociale du récit complotiste : une machine à externaliser sa propre violence, à la loger chez des cardinaux et des milliardaires afin de n'avoir jamais à l'identifier chez soi.
La scène du compositeur porte la thèse et livre en même temps le point de fuite moral. Un vieil homme démontre au piano que la rébellion d'une génération entière fut une commande rémunérée ; Sam le tue à coups de guitare. Le film ne change alors ni de lumière, ni de rythme, ni de régime narratif, ne convoque ni police, ni corps, ni lendemain. Le meurtre est traité en opération conceptuelle — abattre l'auteur, en finir avec l'origine — et cette absence de conséquence dans le découpage exonère le film à la seconde exacte où il prétend parler de ceux qui commandent les ambitions d'autrui. Un long métrage financé par une marque qui vend de l'auteur met en scène l'assassinat d'un auteur et n'en tire aucune facture. Encore une fois, dommage.
Le dernier plan signe l'aveu. L'homme qui épiait depuis son balcon se retrouve à la fenêtre d'en face, expulsé et récompensé dans le même cadre, nu contre sa voisine, entre des perroquets qui parlent sans rien vouloir dire. La sagesse proposée porte un nom : le quiétisme. Découvrir que le monde est truqué y conduit à renoncer à toute prétention d'agir sur lui, ce qui constitue la position politique la plus confortable disponible pour un homme blanc de trente-trois ans à Los Angeles.
Sam ne cherche pas Sarah, il cherche une intrigue dans laquelle il serait conséquent, et le film le sait. Sa lucidité s'arrête au seuil qu'il ne pouvait franchir : il diagnostique un délire dont il partage la grammaire, il filme en objets les femmes dont il déplore qu'on fasse des objets, il tue un auteur en croyant liquider l'idée d'auteur. Le diagnostic vaut malgré la médication, laquelle consiste à baiser sa voisine et à fermer les jumelles.