Depuis Les Apprentis jusqu’à Hors de prix, Pierre Salvadori filme des êtres en déséquilibre, contraints d’inventer leur propre morale dans un monde qui ne leur fournit plus de cadre fiable. Ici, Yvonne, lieutenante de police récemment veuve, découvre que son mari, célébré comme un héros, était corrompu et responsable de l’incarcération injuste d’Antoine. Ce qu’elles racontaient à son fils le soir comme un récit glorieux deviennennt mensonge. Alors, elle décide de réparer cette faute originelle.
Le film se présente comme une comédie policière vive, faite de poursuites, de braquages improvisés, de quiproquos et d’identités maladroites. Pourtant, l’enjeu réel n’est jamais l’efficacité de l’intrigue criminelle. Ce qui intéresse Salvadori, c’est la collision entre deux récits. Le mari défunt a fabriqué une fiction destinée à sanctifier son image. Yvonne va devoir produire une autre fiction, orientée vers la réparation.
Le choix du genre est celui de la comédie. Là où un drame psychologique aurait alourdi la faute, le burlesque met tout en mouvement. Le rire ne nie pas la corruption. Il la désamorce sans l’absoudre. Il transforme la culpabilité en énergie cinétique. Yvonne traverse les cadres avec une hâte presque paniquée. Antoine apparaît toujours un peu à côté de la situation, comme s’il jouait un rôle dont il ne maîtrise pas le texte.
Salvadori maintient une distance légère, presque joueuse, qui empêche le pathos de s’installer. Les chutes, les coups mal ajustés, les dialogues qui bifurquent révèlent l’écart entre ce que les personnages voudraient être et ce qu’ils sont réellement. Antoine (Pio Marmaï) sort de prison avec une vision fantasmatique de la virilité criminelle. Il imite des postures, adopte des gestes de dur. Mais son corps trahit une fragilité presque enfantine.
Face à lui, Yvonne (Adèle Haenel) est traversée par une tension constante entre autorité professionnelle et chaos intime. Elle peut manier une arme avec assurance puis perdre pied dans une situation absurde. La réparation prendra la forme d'une suite de décisions imparfaites mais orientées vers l’autre.
Le chaos des braquages ratés et des plans improbables pourrait faire basculer le film dans la farce gratuite. Or le désordre devient productif. Le monde institutionnel, celui des décorations et des discours officiels, apparaît plus mensonger que les improvisations maladroites des marginaux. La vérité brute, suggère le film, ne suffit pas à réparer. Elle peut même détruire davantage. Ce qui sauve, c’est la capacité à formuler un nouveau récit, plus juste dans son intention, même imparfait dans sa forme.
Toute la différence morale se joue là. En liberté ! défend la fiction comme soin possible. La liberté promise par le titre n’est pas l’absence de contraintes. C’est la possibilité de réécrire ce qui nous a été imposé.