Dans une Espagne encore marquée par les scandales de corruption qui ont éclaboussé plusieurs partis dans les années 2010 et après les tensions urbaines de Que Dios nos perdone, Rodrigo Sorogoyen suit Manuel López-Vidal, cadre d’un parti au pouvoir, rattrapé par un scandale de détournements. Il n’est ni cerveau ni bouc émissaire innocent, seulement un rouage convaincu que la machine le protégera. Lorsque les révélations éclatent, il découvre que la loyauté politique a une durée de vie limitée.
Sorogoyen et sa coscénariste Isabel Peña refusent d’expliciter le schéma exact des malversations. Les montages financiers, les subventions européennes, les intermédiaires restent flous. Ils choisissent plutôt l’expérience sensorielle de l’effondrement. Nous ne comprenons pas tout : comme Manuel, nous sommes pris dans un système déjà en marche, dont les règles ne deviennent visibles qu’au moment où elles se retournent contre nous.
Après une ouverture faussement aérée, la mise en scène organise cette perte de contrôle.
La caméra s’enfonce dans des couloirs, des bureaux, des parkings, multipliant les focales courtes et les plans rapprochés. Le visage d’Antonio de la Torre se déforme légèrement sous la pression de l’objectif. Le cadre talonne, comprime, refuse toute respiration. Le montage nerveux et la musique électronique instaurent un rythme cardiaque affolé. Les plans-séquences, loin d’apaiser, intensifient l’impasse : l’absence de coupe devient absence d’issue. La corruption cesse d’être un concept abstrait pour devenir une course contre un mur invisible.
Manuel n’est pas l'héros qu'on aurait aimé suivre. Opportuniste, brutal parfois, paniqué souvent, il incarne la banalité d’un pouvoir fondé sur des compromis acceptés tant qu’ils profitent à tous. La seconde moitié du film accentue son isolement. Appels frénétiques, tentatives de manipulation, alliances qui se délitent : le royaume apparaît comme un réseau de fidélités conditionnelles. Même la confession finale, face caméra, n’a rien d’un geste purificateur. Elle est stratégique, intéressée, ambiguë.
On peut regretter l’absence de cartographie précise mais cette opacité universalise la mécanique et fait sentir que le pouvoir est moins une forteresse qu’une mise à crédit.