Bonjour.
Si je pouvais lui attribuer 6 étoiles, je le ferais. J'ai vu ce film 3 ou 4 fois, et à chaque visionnage, il gagne en puissance.
Comme les bons romans, et les belles œuvres, la précision documentaire sur des fonctions mal connues du grand public est transcendée par l'émotion générée par la fiction d'une justesse juste incroyable. J'ai appris beaucoup en voyant ce film, et cela passe très habilement..
J'en aime les cadrages, au sens habituel du plan, pour nous montrer les émotions sur les visages (Alice en particulier, le cadre est aussi souvent resserré sur ses mains, véritable 2ème portrait (Michel Ciry) ) ou pour les voilier pudiquement
(les pleurs de Jean à la fin, montrés en plan général)
Et aussi au sens plus global : quelles scènes de tous ces métiers nous sont montrées? Je trouve que les 2ème et 3ème séquences qui montrent Jean en difficultés face à une fratrie en souffrance, qu'il est difficile de préserver, et dans un recul critique nourri par le désarroi, face à son supérieur, sont particulièrement bien trouvées. De même les courtes séquences pour montrer le métier de Karine, (séquence de la jeune femme en train de se réapproprier son rôle de mère et qui a encore besoin d'être accompagnée, et celui de la petite fille au doudou qui semble appréhender la venue de sa mère, qui semble très froide) Ce film n'est pas seulement l'histoire d'une adoption réussie, il montre aussi, à la marge, les histoires difficiles ou fragiles d'autres enfants.
Ce que j'aime dans son aspect de film choral puissant, outre que le casting est excellent, est que toutes les personnes qui gravitent autour de Théo pour lui trouver les meilleurs parents possibles, sont aux prises, à un moment ou un autre, avec le doute. Ils prennent des décisions pour lui mais ne sont pas sûrs de jamais prendre la bonne. Et pourtant, la succession de leurs actes et de leurs décisions est une ré rencontre entre Alice et le bébé est un accord parfait.
J'en aime la nuance et la subtilité. Je prendrais pour exemple la relation Jean / Karine.
Après la scène de dépit amoureux de Karine, ce n'est pas parce qu'ils ne coucheront jamais ensemble, et qu'ils ne vivront jamais sous le même toit qu'ils ne peuvent vivre une histoire d'amour singulière, qui prend appui sur leur confiance professionnelle mutuelle. Le baiser de Jean sur les mains de Karine, lorsqu’ils écoutent à la porte, leur enlacement fraternel (mais pas que) et puissant et les échanges de regards par la suite le montrent.
L'amour ça se décline de plein de façons différentes. A cet égard, le personnage de la femme de Jean, pas particulièrement sympathique, est très bien écrit.
J'en aime l'épaisseur donnée aux personnes, et les petites particularités qui leur donnent vie et présence, comme le gout de Karine pour les bonbons à la gélatine. J'ai lu dans certaines critiques que cela avait exaspéré des personnes, c'est surtout pour la particulariser. De même le vélo de Mathilde et sa manière de se vêtir un peu gauche et vieille France lui donnent de l'épaisseur, la singularisent.
J'en aime le propos qui dépasse son sujet : ce n'est pas seulement le film d'une adoption réussie, de bout en bout, le discours tenu par les professionnels est valable pour la parentalité de manière générale. Devenir parents biologiques, comme pour les parents adoptifs, nécessite de déminer son champ, si ce n'est une greffe, c'est un apprivoisement dans les deux sens. Car comme pour Alice, le bébé qui nait sera peut être "moche", car comme pour Alice, un lien parent / enfant, c'est d'abord le mettre dans son odeur, faire du peau à peau, créer une bulle pour le sécuriser et lui donner toute l'affection qu'on peut, de manière animale. Ce faisant, le film détruit (mais est-ce utile à notre époque? ) le mythe de l'instinct maternel et paternel d'autant que les histoires fragiles en contrepoint (la femme qui doit se doucher et la petite fille au doudou) sont là aussi pour le dire.
Est-ce utile d'affirmer que ce film est émotionnellement puissant? Et que la rencontre entre Alice et Théo / Matthieu est juste incroyable de beauté, de force et de puissance? C'est parce qu'ils sont vulnérables, qu'ils ne savent pas comment cela va se passer, que tout est possible.
Le film réussit même à nous montrer ce qu'est le métier d'audio-descriptrice, de manière juste.
2 petits bémols : le côté un peu trop didactique de la présentation du rôle d'accueillante. En même temps, c'est bien amené.
Et le personnage de Mathilde : je n'ai pas compris pourquoi Jean et Karine ne sont pas très indulgents à son égard, car en effet, elle fait son travail très consciencieusement et elle croit à ce qu'elle fait.
Morale du film : c'est important d'écouter aux portes, quand on veut protéger quelqu'un..
Un film remarquable, qui fera date sans doute, dans la filmographie de Jeanne Herry.